Heima
Dean DeBlois
2007, 97 minutes
Oubliez le documentaire rock traditionnel. Heima se situe dans une autre dimension, poétique, contemplative, solennelle et grandiose. On pourrait même parler d’expérience spirituelle, si l’on n’avait pas peur du ridicule. Osons le mot, tiens. Étant un inconditionnel du groupe post-rock islandais Sigur Rós depuis la parution de l'album Ágætis Byrjun, en 1999, je dois avouer que ce documentaire touche une corde mélomane personnelle particulièrement sensible, et qui laisse bien peu de place à toute distance critique. L'engouement sans bornes que j'ai éprouvé devant ce magnifique document sonore et visuel retraçant leur retour au pays natal après une longue tournée internationale de treize mois est certes nourri de cette passion longtemps cultivée pour la musique à la fois éthérée et viscérale de ce groupe exceptionnel. Mais nul besoin d'être familier avec l'univers singulier de Sigur Rós pour constater et apprécier la puissance d'évocation de ce film remarquable, objet d'une beauté sidérante taillé dans une humanité émouvante.
Heima immortalise la série de concerts-surprises que le groupe a offerts à la population islandaise au cours de l'été 2006. Devenus des vedettes rock internationales, souhaitant ardemment renouer avec leurs origines et remercier leur public, Sigur Rós a décidé de proposer des concerts gratuits - dont plusieurs sur des scènes extérieures - dans différentes localités d'Islande. Ces spectacles ont épousé des formes multiples qui dévoilent toute la richesse des compositions du groupe et la polyvalence de ces musiciens accomplis. Accompagnés du quatuor à cordes féminin Amiina, les quatre membres du groupe ont parcouru l'île, en proposant des relectures de l'ensemble de leur répertoire, tantôt de manière acoustique et intime, ou ample et orchestrale. Les lieux choisis témoignent de l'authenticité de leur démarche et de leur fidélité et de leur attachement à l'héritage traditionnel islandais : la salle communautaire d'un petit village, une usine désaffectée, voire un concert dépouillé en pleine montagne afin d'appuyer un groupe s'opposant à la construction d'un barrage servant à alimenter une usine d'aluminium. Mais cet écho politique est à peine abordé, tant les préoccupations de Sigur Rós sont avant tout artistiques. Leur humilité et leur sincérité sont évidentes - les quatre compère sont d'une timidité désarmante - et leur attitude dénuée de toute prétention et aux antipodes de toute forme de vedettariat est rafraîchissante.
Les performances du groupe, en parfaite symbiose avec les quatre jeunes femmes d'Amiina, sont tout simplement bouleversantes. Sigur Rós propose une étonnante relecture de leurs quatre disques studio. Des performances à fleur de peau, souvent acoustiques, bifurquant parfois vers le folk et le traditionnel, qui les hissent à maintes reprises hors de l'idiome rock, avec lequel ils renouent le temps de quelques fulgurantes et mémorables salves soniques. La qualité de ces enregistrements est d'ailleurs remarquable et elle ravira les fans du groupe. Mais Heima est bien plus qu'un simple documentaire de tournée. La puissance d'évocation de ces musiques, toujours aussi aériennes et mélancoliques, est appuyée par un spectacle visuel colossal. En contrepoint avec les performances scéniques et des commentaires des membres du groupe, le film nous convie également à un voyage majestueux au sein des paysages islandais : montagnes noyées dans le brouillard, icebergs, routes situées aux confins du monde et villages de bord de mer parsèment ce périple qui prend ainsi la forme d'une ode sensible et irrésistible consacrée au patrimoine naturel du pays. Photographié avec un admirable sens de la composition, le territoire islandais ne fait plus qu'un avec la musique. La caméra fait des miracles, tout autant attentive à des détails captés avec des gros plans révélateurs qu'à la splendeur du spectacle qui s'étale à l'horizon. Le travail du canadien Dean DeBlois à la réalisation doit être souligné, tant la dimension visuelle et le montage du film atteignent de sublimes degrés d'évocation. Il n'aurait pas été possible d'imaginer une plus parfaite illustration en appui à la musique du groupe.
Mais s'il est un festin incessant pour les yeux et pour les oreilles, Heima est aussi, et surtout, une oeuvre extrêmement humaine et touchante, qui tourne également son regard du côté des spectateurs et de la population. Et c'est là que le film atteint un caractère d'exception, croquant non seulement les artistes à l'oeuvre, mais aussi tous ceux et celles qu'ils ont invités à se réunir ainsi, de manière exceptionnelle et spontanée. La générosité du groupe transcende de cette manière le simple fait d'offrir des spectacles gratuits. Au-delà de l'étonnement que crée le caractère inédit de ces performances et des lieux choisis, il se dégage de cette foule ainsi rassemblée un sentiment unique de solidarité, de fête et de communion. À une époque où la culture est le plus souvent un objet de consommation et une quête d'argent et de gloire, le geste du groupe se transforme en un véritable partage, que la forme du film en vient elle-même à épouser, à travers ces regards émus jetés sur des enfants jouant au cerf-volant ou sur des spectateurs attentifs ou perdus dans leurs pensées, filmés individuellement ou en groupe, avant, pendant et après les performances.
Heima devient ainsi un film qui porte autant sur Sigur Rós que sur l'Islande et sur ses habitants. Le documentaire nous en apprend peu sur le groupe, tant ses membres sont modestes, peu volubiles et peu enclins à exposer leurs états d'âme. Mais l'intention du film ne réside pas là. Il constitue plutôt une expérience sensorielle, qui incarne la musique du groupe à même les vastes espaces qui lui ont servi de source d'inspiration et qui parlent en leur nom. La tristesse intrinsèque à leur musique se mue ainsi en un sentiment d'euphorie vaguement nostalgique, de bien-être et d'espoir, devant la beauté de ces espaces naturels, qui résonne comme un cri du coeur et un chant d'amour devant la menace de dépérissement qui pèse sur la planète. Véritable remède contre la résignation et le cynisme, Heima nous propulse dans un monde parallèle où le son et la matière s'harmonisent, tandis que la population retrouve le plaisir de se rassembler. Vision utopique, rêve insensé? Certes. Mais au terme de ce périple à la fois organique et aérien, achevé au bord de la transe lors d'une finale d'une intensité foudroyante à Reykjavík, on aura senti l'âme de ce pays battre au rythme des murmures, des respirations et des pulsations lancinantes de la musique du groupe. Ce n'est pas le moindre des accomplissements de ce film d'une grandeur éblouissante. Takk, Sigur Rós, pour ce moment de grâce qu'on voudra revisiter à maintes reprises, tant il est transcendant et inspirant. Nous en avons bien besoin, en cette ère désenchantée.