Heaven

Scott Reynolds

Nouvelle-Zélande

1998, 103 minutes

Depuis la fin des années quatre-vingt, la Nouvelle-Zélande aura vu émerger quelques cinéastes de grand talent : Peter Jackson et Jane Campion en sont sans nul doute les meilleurs exemples. À ces noms, il faudra désormais ajouter celui de Scott Reynolds, brillant jeune cinéaste qui, avec à peine trois longs métrages à son actif, s'impose comme une découverte de premier ordre et un auteur accompli. Digne successeur de Peter Jackson, avec qui il partage une affection pour le sordide et un goût du risque qui lui font honneur, Reynolds construit un univers cinématographique extrêmement singulier, à égal distance du cinéma de divertissement et de l'expérimentation formelle la plus pure. Sa posture, son travail et son sens du macabre se situent dans la droite lignée d'Alfred Hitchcock, dont il perpétue la volonté de faire coexister une histoire passionnante au sein d'une oeuvre formellement audacieuse et achevée artistiquement. Comme le grand maître, il n'a pas peur non plus d'aborder de front des sujets difficiles qui explorent le sexe et la mort, de travailler des situations et des rapports marqués par la perversion, à l'intérieur d'une structure narrative sophistiquée mais portée par une intrigue palpitante au possible. Son deuxième long métrage, Heaven, revisite brillamment le thriller à l'aide d'un récit tordu et virtuose, mis en scène avec une inventivité retorse et passionnante.

Heaven superpose avec une habileté déconcertante plusieurs sous paliers narratifs qui convergent lentement vers une trame centrale complexe qui réunira un ensemble d'actions et de situations se révélant étroitement reliées entre elles. Au départ éparpillées, toute une série d'intrigues parallèles vont lentement s'imbriquer, puis s'entrechoquer en un domino humain marqué par l'appât du gain qui, dans une dernière partie tout simplement apocalyptique, va bousculer tout et tous sur son passage. Le personnage principal du film, Richard Marling (joué par Martin Donovan, acteur fétiche du cinéma indie américain, en particulier des films de Hal Hartley, ici rien de moins qu'excellent dans un rôle très exigeant et ingrat physiquement), est un architecte paumé, un peu buveur et joueur, récemment plaqué par sa femme partie avec son jeune fils. Marling a de mauvaises fréquentations, en particulier un dénommé Stanner, un individu violent et agité qui est propriétaire d'un club de danseuses nues. C'est dans cet endroit peu recommandable que Marling va rencontrer la Heaven du titre. Heaven est l'une des stripteaseuses-vedettes du club, une femme étrange qui se dit voyante et frappée par des visions qui lui révèlent l'avenir. Au contact de Marling, justement, elle pressent que des événements tragiques vont se succéder, et ils semblent impliquer toutes les personnes en cause, tant Marling que sa femme, son fils, Stanner et Heaven elle-même. La suite des événements va se révéler, effectivement, cauchemardesque.

Révéler davantage des éléments insolites et ingénieux de ce scénario du tonnerre risquerait de priver les cinéphiles du plaisir de la découverte et de la surprise, plaisir qui est prédominant dans Heaven et qui fait de ce film procure un moment intense et jouissif, rempli de surprises, lors d'un premier visionnement. Mais le film dépasse ses promesses de thriller extrême et audacieux - qu'il remplit pleinement par ailleurs - grâce au talent de cinéaste de Scott Reynolds, qui nourrit son film de splendides idées de mise en scène le hissant plusieurs crans au niveau du genre. Si Reynold sait indéniablement écrire un scénario - excellente maîtrise des codes et effets du genre, dialogues ponctués de perles d'humour noir et de réparties cyniques - son sens du montage et de la construction du film, lui, est proprement stupéfiant. À ce titre, Heaven impressionne vraiment, avec ses multiples et extrêmement habiles glissements temporels qui accentuent l'impact de certaines scènes et situations. Si Reynolds déconstruit allègrement la structure temporelle de son récit - flashbacks, sauts dans le temps, scènes juxtaposées ou reprises, enchaînement de scènes simultanées - ce n'est pas à la manière d'un Quentin Tarantino : pas de formalisme accrocheur ici, mais plutôt une série de dispositifs de mise en scène qui ont pour fonction d'accentuer la tension, d'augmenter le mystère, de dévoiler de nouveaux ou différents éclairages, bref des moyens techniques entièrement au service du récit. Là se situe toute l'originalité - et la pertinence - de l'apport de Reynolds comme cinéaste. Il renouvelle véritablement un genre, le thriller, qui a pourtant été passé à la moulinette postmoderne de la déconstruction depuis plus de vingt ans maintenant, avec une habileté et un style qui n'ont rien de poseur. On sent véritablement une passion et une maîtrise du genre, et c'est en cela que Reynolds est un digne continuateur de Hitchcock et du Brian de Palma des débuts.

Ce joyau brut et sauvage ne plaira pas à tous les cinéphiles. Le film de Scott Reynolds emprunte plusieurs motifs au cinéma gore et aux films cultes : scènes chocs, brutalité et violence baignant dans l'hémoglobine, situations extrêmes ponctuées de sévices sexuels et de perversions psychologiques de toutes sortes. Heaven, ce serait un peu The Crying Game, auquel on l'a souvent comparé, en version hardcore. Ce n'est pas, comme on dit, un film pour les âmes fragiles ni pour les esprits facilement courroucés, qui auront ici amplement matière à être révulsés et traumatisés. Mais si on a les reins cinéphiles solides, et si on est prêt à embarquer dans une virée en montagnes russes, Heaven s'impose. Le cinéma de Scott Reynolds montre à quel point le film de genre, entre les mains d'un véritable cinéaste, peut se révéler une expérience de cinéma digne de ce nom avec, en prime dans ce cas-ci, une adrénaline de tous les instants et des rebondissements saisissants. Heaven est un cauchemar magistral, traversé de bruit et de sang, qui ravira les inconditionnels de Hitchcock, Brian de Palma, Peter Jackson et Martin Scorsese. Avec à peine quelques films à son actif, Scott Reynolds se présente déjà comme un cinéaste poursuivant l'héritage de ces maîtres de la pellicule.

 

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