Harry, un ami qui vous veut du bien

Dominik Moll

France

2000, 117 minutes

Précédé d'une rumeur critique et publique des plus favorables, Harry, un ami qui vous veut du bien, ce deuxième long métrage du cinéaste français d'origine allemande Dominik Moll, surprend et conquiert par sa redoutable construction, rigueur et maîtrise. Thriller psychologique de très haute tenue qui opère avec intelligence une lente progression vers le macabre, admirablement écrit et tissé de fines observations psychologiques et sociales, ce Harry a de quoi offrir aux cinéphiles : des clins d'oeil et des références assumées dirigées vers les plus grands classiques du suspense, un sens du mystère et de l'étrange nourri d'une atmosphère trouble digne des plus beaux fleurons du genre, avec en prime une interprétation à tous égards excellente et subtile ainsi qu'une série de pistes d'interprétation que Moll tend au spectateur comme autant de pièges jubilatoires et tordus.

Le film commence sur une atmosphère de tension familiale : Michel (Laurent Lucas) et Claire (Mathilde Seigner), parents de trois filles en bas âge, sont en route vers leur résidence secondaire pour les vacances. Il fait chaud, les petites gémissent et se plaignent, les parents sont au bord de l'exaspération : les vacances ne s'annoncent pas reposantes! La rencontre inattendue de Harry (Sergi Lopez, magistral), un homme que Michel a connu au lycée il y a près de vingt ans, dans la salle de bains d'une station-service, va transformer le périple des vacanciers. Accompagné de sa fiancée Prune (Sophie Guillemin), Harry, oisif fortuné, semble éprouver une irrésistible fascination envers Michel, fascination doublée d'une envie irrépressible de l'aider et le conforter. Le couple Harry-Prune s'impose dans la vie de Michel et de Claire, et les vacances familiales vont prendre une bien drôle de tournure...

Construit de façon très classique, admirablement écrit, plein de dialogues et de situations inquiétantes qui demandent un effort de compréhension et de décodage de la part du spectateur, soumis à une bien étrange progression dramatique qui se révèle de plus en plus tordue à mesure que le film avance, Harry, un ami qui vous veut du bien est beaucoup plus qu'un suspense psychologique de qualité. À l'égal des grands maîtres qui ont dynamité le film de genre pour mieux le faire glisser dans des zones troubles et insoupçonnées, Dominik Moll propose un exercice psychologique sur les affres des responsabilités familiales, le poids des relations parents-enfants à l'âge adulte ainsi que le conflit entre les obligations morales et sociales et les velléités créatrices et individualistes d'un individu tiraillé entre le devoir et la liberté. Disons que ça a de quoi rehausser une sauce déjà pimentée d'un humour noir très corrosif.

Le quatuor d'acteurs apporte au film toute la puissance nécessaire. Le risque était très fort de sombrer dans la caricature et les facilités psychologiques : Michel et Claire en parents frustrés et débordés par les responsabilités familiales et sociales, Harry et Prune en couple libre et lascif. Heureusement, tant Moll et Gilles Marchand au scénario que les acteurs puisent dans d'étonnantes ressources et livrent une composition de personnages complexes et crédibles, même dans les situations les plus extrêmes. Les deux acteurs masculins, pivots et coeur central du récit, sont formidables : Laurent Lucas en Michel, dont on connaissait le talent et le registre sûr déjà évident dans Haut les coeurs!, Rien sur Robert et La Nouvelle Ève, compose un personnage extrêmement intéressant, ensemble à la fois hétéroclite et cohérent de mollesse, de frustrations, de désirs et de refoulements; Sergi Lopez bien sûr, découvert dans les films de Manuel Poirier (Western en particulier) et dans Une liaison pornographique, assure toute la réussite du film et enlève le morceau de bravoure. Il incarne ici un Harry déstabilisant d'antagonismes : sympathique et inquiétant, paisible et emporté, rationnel et délirant. On savait Lopez capable du meilleur, il s'amuse ici comme un fou à déconstruire à la fois son personnage de sympathique copain qui l'a fait connaître en même temps qu'il revisite avec brio l'archétype du dingue moteur des thrillers psychologiques. Le résultat, avec des acteurs de la trempe de Lucas et Lopez ainsi confrontés à un si solide scénario et des personnages offrant toute une gamme de possibilités, est rien de moins qu'excellent. Les actrices, dans des rôles secondaires mais extrêmement importants, sont tout aussi impressionnantes : Mathilde Seigner, découverte notamment dans Nettoyage à sec, Vénus Beauté Institut et Le Bleu des villes, donne une particulière crédibilité à son rôle de mère épuisée et préoccupée. Sophie Guillemin, la découverte de L'Ennui de Cédric Kahn, dans un rôle moins développé, apporte elle aussi ce qu'il faut de justesse pour accroître la crédibilité des situations.

L'univers de Dominik Moll se situe au carrefour de multiples influences qui s'entrecroisent pour notre plus grand bonheur : on est très près de Hitchcock bien sûr, chose notée par la totalité des critiques (le Harry du titre nous le dit déjà). Mais si Hitchcock est effectivement le maître à penser et à filmer de Dominik Moll, comme il se plait à le confirmer en entrevue, il est loin de constituer la seule référence qui construit ce film : le cinéaste puise également dans les atmosphères et les ressorts psychologiques de Claude Chabrol, le Chabrol grand cru du polar psychologique de La Cérémonie, de Au coeur du mensonge et de Betty. Il y a du David Lynch là-dessous aussi, Lost Highway bien sûr dans les scènes de conduite de nuit, mais aussi dans la thématique de l'aliénation du nouveau père et des responsabilités familiales (rappelons-nous Eraserhead). Mais le grand film-intertexte derrière Harry est sans conteste The Shining de Stanley Kubrick, auquel Dominik Moll semble s'être attaché presque maladivement. Motifs référentiels et hommage volontaire ou inconscient? Sans doute un mélange des deux, et loin de nous l'idée de le lui reprocher, tant les filiations et les liens avec l'ultime chef-d'oeuvre de Kubrick plonge le cinéphile dans la jouissance la plus pure des comparaisons et des interprétations. Je m'abstiendrai de suggérer des pistes ici de peur de révéler certains éléments clés du film, mais j'appelle à une analyse et une lecture du lien entre ces deux films, car l'essentiel de Harry reprend les éléments les plus fondamentaux de Shining, à commencer par le thème de l'écrivain castré, jusqu'à certaines scènes et plans spécifiques (en montagne, dans la salle de bains, etc.)

harry.1.jpg (14903 octets)Fort de toutes ces parentés magnifiquement intégrées et assimilées, fort surtout d'une approche non sensationnaliste et impressionnante de rigueur du film noir et du thriller psychologique, Harry, un ami qui vous veut du bien est bel et bien une révélation qui marie avec finesse le film de genre au film d'auteur, mariage hasardeux qui ici déploie toutes ses riches possibilités. Très près en cela de La Classe de neige de Claude Miller et de l'univers d'Emmanuel Carrère, de Chabrol et de Simenon aussi, qui abordent le macabre et le fait divers pour déboucher sur l'analyse des mécanismes familiaux et sociaux et de ses failles, Dominik Moll nous convie à rien de moins qu'une véritable expérience de cinéma, ou les sensations fortes et les dérapages n'excluent pas l'intelligence et la subtilité. Il ne reste plus qu'à espérer fortement que Moll poursuivra son exploration de l'ombre de la psyché humaine, et que la suite de son oeuvre se révélera à la hauteur de ce second film diaboliquement orchestré et déjà étonnamment mature et approfondi.

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