Gouttes d'eau sur pierres brûlantes

François Ozon

France

2000, 90 minutes

Deux ans après le choc de Sitcom, un an après le semi-échec et ratage des Amants criminels, le prolifique et inégal François Ozon revient en très grande forme avec une comédie kitsch complètement débridée qui assume parfaitement son caractère à la fois un peu vain et caricatural pour nous transporter dans une quatrième dimension des mouvements du désir et de la géométrie des sentiments, avec une énergie communicative et un sens jubilatoire de la pochade mi-juvénile mi-branchée. Ça donne un résultat complètement déstabilisant qui a de quoi réjouir le cinéphile!

L'aspect très théâtral de Gouttes d'eau sur pierres brûlantes aurait pu faire du film un objet guindé et rebutant, ou plus simplement artificiel et vide. Or ce côté artificiel scénique lui donne au contraire un surplus d'étrangeté et confère au film sa particularité, sa justesse, son intrigante originalité. Adaptation d'une oeuvre de jeunesse de Rainer Werner Fassbinder, ce film s'inscrit d'emblée au coeur de l'univers habituel du cinéaste Ozon, obsédé par les ambiguïtés du sexe (homo et bisexualité, perversions de toutes sortes, chantage émotif, manipulations psychologiques, nymphomanie, fétichisme et relations sado-masochistes). C'est gros comme le bras mais ça fonctionne! Pour cela, il faut donner le crédit à l'étonnante chimie de plusieurs facteurs. D'abord la portée d'un texte naïf et typé mais fort de sa dimension minimaliste et succincte. Réduits à des archétypes et des caricatures, les personnages gagnent étrangement en résonance. Assumant cette dimension caricaturale, ne cherchant pas à mettre artificiellement de la chair autour de l'os, François Ozon conserve le cachet allemand kitsch années 70 de la pièce et la revêt d'un traitement visuel à la fois en continuité et en porte-à-faux avec ce côté à la fois désuet et hyper branché. En continuité : toutes les références sont allemandes, jusqu'aux noms des personnages, aux références culturelles et à la musique, donc aucune francisation de la pièce, tout est conservé fidèlement. En rupture : joué typiquement à la française, sans accent, par des acteurs français, le film s'enrichit de cette curieuse collision de culture qui en fait un objet étrange et dépareillé.

L'esthétique du film appuie le côté kitsch années 70, très rétro, avec un judicieux choix de décors, d'accessoires et de costumes qui nous confond par sa parenté avec les années 70 et avec la mode rétro actuelle. Perdus dans nos références culturelles et temporelles, nous sommes littéralement transportés dans un no man's land renforcé par le huis clos (seul lieu de l'histoire, l'appartement que l'on ne quitte pas) qui accentue la dimension d'étrangeté, de bizarrerie et d'étouffement qui est le lot des relations entre les personnages et leur situation respective. Bref, on est en plein délire mais avec une continuelle retenue et distance qui est littéralement fascinante et envoûtante.

Les acteurs s'abandonnent complètement à la situation et à leur rôle et s'en donnent manifestement à coeur joie. Anna Thomson n'a qu'un trop petit rôle pour déployer tout son immense talent et son personnage de femme fatale n'est pratiquement que caricature, pourtant il est très émouvant. Les deux jeunes, Ludivine Sagnier et Malik Zidi, s'en sortent à merveille, mais la palme revient sans conteste à Bernard Giraudeau qui semble habité par un plaisir immense à se jeter dans la peau de ce pseudo-dandy névrosé, irrésistible séducteur et manipulateur de coeur et de sexe invétéré, véritable pervers polymorphe sans remords ni conscience autre que celle de manipuler et déguster à sa guise. On l'a rarement vu prendre son pied à ce point dans un film, et à tous les niveaux. Giraudeau porte le film et le mène vers un état de grâce à chacune de ses présences.

Cet étonnant amalgame de tics branchés, de théâtre et de délire kitsch font de Gouttes d'eau sur pierres brûlantes un objet singulier, une expérience de cinéma à part, un brin futile mais ô combien jouissive. Ce film confirme que François Ozon est un cinéaste à suivre, et qu'il possède un ton unique actuellement dans le cinéma français. Souhaitons qu'il nous offre d'autres belle réussites de ce genre dans un proche avenir.

 

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