Gohatto (Taboo)
Nagisa Oshima
Japon
1999, 104 minutes
La rumeur nous annonçait un film trouble et sulfureux sur un sujet singulier et inusité, l'homosexualité chez les samouraïs. Il y avait là de quoi susciter notre curiosité et notre perplexité, ceci d'autant plus que ce film marquait le retour inespéré d'un cinéaste devenu une référence auprès des cinéphiles. Très attendu après une éclipse de quatorze ans (son précédent long métrage, Max mon amour, datant de 1986), Nagisa Oshima, l'illustre réalisateur de L'Empire des sens et de Furyo, signe avec Tabou un film splendide et hors mode porté par l'esthétique brillante et le sens cinématographique inégalable de ce grand esthète du septième art que l'on retrouve en très grande forme. Une œuvre riche et accomplie, surprenante et déstabilisante à plus d'un titre.
Sorte d'étrange croisement entre Furyo, dont il poursuit l'exploration du thème de l'attirance homosexuelle chez les soldats et guerriers, et le Théorème de Pier Paolo Pasolini, dont il reprend la figure de "l'ange noir" androgyne venu contaminer et pervertir une communauté, Tabou est un curieux objet de cinéma qui, sous des airs classiques, voire presque conventionnels et guindés, opère un formidable détournement des codes et des repères cinéphiles usuels. Car derrière une mise en scène qu'on dirait issue d'une autre époque, Oshima multiplie les ruptures de ton et les niveaux de lecture, obligeant le spectateur à réviser sans cesse le jugement qu'il porte sur ce qu'il a à voir. Il en résulte une œuvre à la fois ancienne, presque "archaïque" - plans-séquences frontaux typiques du cinéma japonais, lents travellings latéraux, panneaux à intertitres qu'on dirait tout droit sortis du muet - mais également postmoderne dans son sens aigu de l'éclectisme, de l'ellipse et du glissement des codes. Ainsi le film pourrait se diviser en plusieurs sous-genres que Oshima convoque avec autant de bonheur : dans sa première partie surtout, une forme dérivée du film de samouraïs, avec des percées humoristiques et ironiques incongrues ; dans la seconde partie, le film à suspense et à enquête, enfin un drame poétique et psychologique dans la dernière partie, toute entière tournée vers le "tabou" du titre, soit les relations intimes et les désirs avoués et inavoués que les hommes de cette milice repliée sur elle-même établissent entre eux.
Car si le film aborde bel et bien le thème de l'homosexualité, d'une façon ouverte, franche et explicite davantage qu'allusive - ce qui a pu déstabiliser plusieurs spectateurs - c'est pour mieux nous faire basculer du côté d'une complexe étude des rapports de force et de pouvoirs entre individus et plus encore de l'effritement d'un code de valeurs, celui de ces samouraïs de l'ère Meiji, métaphoriquement de toute une société dont les préceptes moraux traditionnels sont en déroute. Situé en 1865, le film s'ouvre sur l'arrivée de deux nouvelles recrues dans l'enceinte de la milice sélecte du Shinsengumi à Kyoto. L'une des deux nouvelles recrues, Senzaburo Kano, est un très jeune homme, fort habile guerrier, au physique atypique chez ces hommes pliés aux exigences strictes de leur statut social de combattant protecteur du shogunat. Le charme vénéneux du jeune garçon va bientôt faire perdre la tête à plusieurs hommes autour de lui : Tabou explore les éclats violents du désir et leurs répercussions dévastatrices sur l'équilibre psychologique précaire de ce groupe établi en vase clos.
Filmant avec un sens de l'épure que seul un vieux maître comme lui peut atteindre, Oshima utilise le prétexte du désir homosexuel et son insertion dans l'univers mythique des samouraïs pour mieux poursuivre son exploration des liens entre Eros et Thanatos, élément central de toute son œuvre. En ce sens il est très clair qu'Oshima reconduit ici, de façon moins spectaculaire et provocatrice sans doute que dans L'Empire des sens, mais avec une singulière complexité et subtilité qui transcende la stricte question de l'homosexualité, son impitoyable assaut des valeurs traditionnelles, en particulier du code et des règles sociales qui régissent la sexualité. Sexualité toujours chez lui associée à la mort - d'où la très forte et évocatrice connotation des combats, qui deviennent des reproductions sublimées de l'acte d'amour - très près en cela sans doute de l'univers et de l'œuvre de Mishima que Tabou évoque à tout moment. Car le culte et la fascination qu'exercent la jeunesse et la beauté plastique du jeune Kano sur ces samouraïs vieillissants ne sont rien d'autre que l'interrogation et l'appel de la mort, thème ultimement confirmé par la séquence finale du cerisier en fleurs, séquence sur laquelle s'achève Tabou, avec une beauté funèbre et poétique implacable.
Taboo n'est pas un film facile, qui fait la part belle au spectateur : celui-ci doit accepter le rythme décalé imposé par Oshima. Parce qu'il pose dès le départ une exigence de tous les instants, plusieurs commentateurs sont justement restés de glace devant le film, le qualifiant de froid et de distant, sans doute en raison de sa propension à l'ellipse et au non-dit, en raison du traitement surtout, traitement qui fait justement toute la force et la justesse de cette œuvre très accomplie et achevée de main de maître. Ni film de samouraïs (les quelques intrigues esquissées par Oshima sont rapidement et insidieusement désamorcées ou évacuées), ni film sur l'homosexualité (Oshima ne la présente pas comme une question, elle est plutôt présentée comme admise et tolérée), Tabou est à plus d'un titre un objet impur de cinéma, traversé par un mélange de genres et de motifs : des allusions comiques presque cabotines à quelques saillies gore, le film se déplace sans cesse, fuyant mais envoûtant. La diversité de ton, toutefois, et ce contrairement à la mode baroque actuelle, est amenée avec une rigueur et une unité stylistique admirables qui contribuent à la cohérence de cet univers que l'on pourrait presque qualifier de parallèle, sorte de plongée dans un monde de rêve et d'apparence situé hors du temps.
Taboo est en outre rehaussé d'une splendide trame sonore signée Ryuichi Sakamoto, musique riche en textures complexes et inquiétantes qui instaure une atmosphère lugubre et oppressante, en même temps une sensualité et une mélancolie insidieuses. Quelque part entre arrangements traditionnels et textures et samplings techno, l'univers sonore que Sakamoto a conçu en harmonie profonde avec les images et le propos d'Oshima contribue grandement à la cohérence, la singularité et la richesse de ce film qui a déjà les allures d'un classique. Film qui se referme magnifiquement sur lui-même dans une dernière partie anthologique quasi onirique et irréelle qui, au lieu de nous révéler le secret de tous les désirs cachés, inavouables et inconscients des protagonistes, en prolonge et accentue l'ambiguïté et l'opacité à l'infini, en une série de spirales et de retournements inattendus. Choix judicieux d'un cinéaste aguerri qui refuse les ornières obligées du dévoilement explicatif et les explications toutes faites. Il confère ainsi à ce Taboo une dimension artistique et une vision d'auteur de premier ordre dont les images magnifiques aux teintes bleutées et la musique obsédante nous restent longtemps en mémoire.