Ginger Snaps

John Fawcett

Canada

2000, 108 minutes

Du pays qui a vu naître David Cronenberg, mais qui a étonnamment produit bien peu d'émules du maître, voilà enfin un film d'horreur digne de ce nom. Une oeuvre étonnante, qui rompt avec intelligence et sensibilité d'avec la mode actuelle des slashers poseurs pour adolescents, et qui explore avec beaucoup de justesse le désarroi physique et psychologique de l'adolescence. Film sur le difficile passage à l'âge adulte, film de loup-garous, film gore et film horrifique quasi féministe, qui retourne aux sources mêmes de ce que ce sous-genre - le film-lycanthrope - a offert de plus authentique et original, Ginger Snaps constitue une très belle découverte, une expérience singulière qui, malgré ses défauts et maladresses, s'impose comme l'un des plus singuliers films d'horreur indépendants des dernières années.

Dès les premières images d'une banlieue canadienne stéréotypée où le malaise, immédiatement perceptible, cède aussitôt la place à un imaginaire macabre férocement teinté d'humour noir, le ton est donné. Et ce n'est qu'en tout fin de parcours, dans un dernier tiers un peu plus conventionnel, qui concède davantage aux règles et aux codes usuels des productions horrifiques pour grand public, que cette oeuvre inspirée et personnelle de John Fawcett perd de ce souffle et de cette dynamique troublante qui la caractérise. N'en déplaise, nous aurons eu droit, dans l'intervalle, à une relecture fascinante de cette douloureuse étape de la puberté, à l'aide d'une métaphore certes appuyée, mais diablement convaincante et révélatrice.

Ginger Snaps repose sur un scénario solide, cosigné par le cinéaste John Fawcett et par Karen Walton. Ce scénario aux multiples résonances symboliques et psychologiques est traversé d'un humour solide, iconoclaste et décapant, et raconte le passage à l'âge adulte de deux soeurs, des adolescentes misanthropes, rebelles et non conformistes, Brigitte (Emily Perkins, brillante et transportée) et Ginger (Katharine Isabelle, énergique à souhait). Construit autour d'une structure temporelle précise et éminemment symbolique - celle du cycle des menstruations - le film présente d'abord ces deux soeurs marginales, liées par un pacte, fascinées par la mort et le suicide, repliées sur elles-mêmes et asociales jusqu'à l'excès. Passé un générique gothique et macabre tout simplement magnifique, porté par la très belle et funèbre musique de Mike Shields, qui expose leurs penchants pour des mises en scènes sordides et théâtrales de leur mort violente - superbe clin d'oeil à Harold et Maude, dont il est une version trash jouissive - le récit s'amorce au moment où l'aînée, Ginger, vit l'expérience de ses premières règles, tardives, et vécues comme une souillure, un traumatisme. Le soir même, Ginger est assaillie par une mystérieuse créature - en fait, un lycanthrope sanguinaire - qui terrorise la localité. De ce double événement - l'un, bien tangible et ancré dans la réalité adolescente, de l'expérience des premières menstruations, l'autre, pur fantasme horrifique, de l'agression d'un loup-garou - naîtra une nouvelle Ginger, qui subit une métamorphose, une mutation tant physique que mentale, métamorphose à laquelle assiste sa cadette Brigitte, bientôt convaincue que les comportements et les réactions physiques radicalement nouvelles de sa soeur n'ont rien de normal, et qu'en fait, celle-ci devient, à son tour, un monstre. Mais ce monstre, est-ce bien un loup-garou, ou alors, tout simplement, un adulte?

Bâti sur ces prémisses brillantes et éminemment prometteuses, Ginger Snaps relève, en grande partie, le lourd défi de transcender un genre typifié à l'extrême et souvent grandiloquent - le film de loup-garous, le film gore - pour le hisser au niveau d'une étude complexe de la sexualité féminine à l'adolescence. Cela fait-il du film de John Fawcett une oeuvre digne de Virgin Suicides, Ghost World ou encore Welcome to the Dollhouse, films auxquels on a pu le comparer? Certes, ici, le film supporte difficilement la comparaison, tant ces exemples représentent sans doute la quintessence du genre, et surtout parce que ceux-ci ne sont pas ancrés, comme peut l'être le film de Fawcett, dans les règles strictes et spécifiques du film d'horreur. Mais assurément, Ginger Snaps se veut - et parvient souvent à être - un rejeton trash et indépendant digne de ces films mémorables, un cousin délinquant qui assume cet héritage avec un sens aigu de la rage et du désespoir adolescents, tout en le mâtinant d'une forte dose d'hémoglobine. Si Ginger Snaps a le mérite de convoquer de nombreux exemples en mémoire et d'assumer ainsi une filiation et un héritage qui vont des premiers essais horrifiques de David Cronenberg - jamais un film canadien récent n'aura été aussi près du Cronenberg de Shivers ou de The Brood, repérable dans une fascination gore tangible pour les viscères et les organes humains - aux classiques du film sur la lycanthropie, An American Werewolf in London, The Howling et In the Company of Wolves en tête, plus que tout autre, sans doute, c'est au mémorable Carrie de Brian de Palma qu'il fait sans doute le plus penser, film qu'il évoque avec plusieurs similarités et connivences. Il faut retourner à cette oeuvre sauvage pour ressentir une semblable fulgurance dans l'exploration du tourment psychique de la puberté féminine dans un film d'horreur. Voilà bien l'autre mérite de ce film si attachant dans sa représentation de la naissance du désir et de la transformation du corps féminin, perspective que la scénariste Karen Walton explore avec beaucoup de savoir-faire, par l'entremise des règles et des codes que suppose le genre horrifique. Le résultat est proprement passionnant.

On pardonnera ainsi au film, passé une ouverture stupéfiante et un développement à la symbolique renversante et fort audacieuse, une bifurcation appuyée, dans son dernier droit, dans les eaux plus conventionnelles et attendues du film de loup-garou à sensations fortes et à effets spéciaux appuyés. Non pas que ce soit mal fait - quoique le récit, en fin de parcours, perde de son efficacité et de sa profondeur psychologique au profit des artifices du genre - mais après une telle entrée en matière, on aurait sans doute préféré que le cinéaste et la scénariste restent fidèles jusqu'au bout au ton et à la démarche exigeante et hors norme qui caractérisait le film jusque-là. Or le film se conclue davantage en accord avec les diktats du film d'horreur conventionnel, avec quelques scènes et situations qui n'apportent rien au film et le qui le font dévier de son propos. On lui pardonnera d'autant plus qu'il est trop rare de voir un film aussi intègre, un regard aussi juste et sincère sur la marginalité adolescente, sur l'éveil sexuel féminin surtout, enfin, parce qu'à travers l'évolution finale du récit se dessine un thème complémentaire qui met à l'avant-plan le véritable personnage principal du film - Brigitte, cette soeur cadette et témoin des événements qui secouent sa soeur aînée. Ginger Snaps - le titre est trompeur - porte davantage sur la quête de Brigitte que sur celle de Ginger, sur l'affirmation de la cadette, qui devra sortir de l'ombre dévorante de son aînée, dont la figure monstrueuse prend alors une toute autre perspective. Une perspective complémentaire qui enrichit ce drame d'horreur plein d'esprit et de douce folie, plein de cynisme et de désespoir grinçant qui se termine, comme il avait commencé, en saisissant avec une profonde acuité le tragique de l'adolescence et des douloureuses étapes de la formation de soi. Beaucoup de matière, en somme, pour un film d'horreur à petit budget, mais une oeuvre accomplie, portée par une interprétation remarquable des jeunes interprètes, un scénario exemplaire et un amour communicatif de ce que le cinéma d'horreur a de plus viscéral. Les cinéphiles qui n'ont pas peur de voir gicler l'hémoglobine et de confronter leurs démons trouveront ici, à travers les imperfections et impuretés de l'ensemble, une oeuvre troublante et mémorable.

 

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