Ganja & Hess

Bill Gunn

États-Unis

1973, 110 minutes

Serait-ce LE chef d'oeuvre inconnu du cinéma noir des années soixante-dix?

Ganja & Hess est l'exemple parfait du film maudit. Tout, de son esthétique singulière à son incroyable destin et fortune, en font une oeuvre majeure et culte, qui mérite une (re)connaissance élargie. Sorti en 1973, le film n'a été accessible pendant plus de vingt ans que par l'entremise de la seule copie disponible détenue par le Museum of Modern Art de New York, qui le diffusait à intervalles irrégulières. Autant dire que seuls les cinéphiles les plus allumés de la région immédiate de New York ont pu voir ce joyau unique jusqu'à tout récemment, ou sinon par l'entremise d'une copie drastiquement remaniée (charcutée de près de 30 minutes) qui a circulé sur le marché des films d'horreur en vidéo sous plus d'une demi-douzaine de titres différents.

Ce destin injuste pour un film aussi essentiel et sans équivalent dans l'histoire du cinéma est enfin rectifié grâce aux bons soins de All Day Entertainement et de David Kalat. Grâce à lui, Ganja & Hess est enfin disponible dans sa version director's cut originale en format dvd, version accompagnée d'une foule de documents d'appoint qui refont l'histoire fascinante de ce film culte. Un document passionnant et essentiel à l'histoire du septième art.

La plupart des informations et détails mentionnés dans ce texte sont tirés de l'excellent et essentiel article de Tim Lucas et David Walker, "The Savaging and Salvaging of an American Classic", publié originalement dans Video Watchdog en 1991. Lucas et Walker sont les grands initiateurs de la redécouverte de ce film majeur, et ce sont les premiers à avoir analysé le film et sa version remaniée de façon comparative et détaillée. Le film Ganja & Hess  et les cinéphiles doivent beaucoup à ces deux experts.

Le film : vampire... vous avez dit vampire?

Ganja & Hess devait être au départ une simple version black du film de vampires. À l'arrivée, c'est une réflexion complexe et riche sur l'identité afro-américaine et sur le conflit de cultures qui confronte et construit l'identité de la communauté noire, réflexion alimentée par des thématiques reliées aux motifs traditionnels du film de vampire comme la dépendance, l'immortalité, la soif, l'amour.

Le film est divisé en deux parties mises en évidence par des intertitres. La première (Part I : Victim) est la mise en situation initiale : Hess Green (interprété par Duane Jones, immortalisé par son apparition dans Night of the Living Dead  de George A. Romero, en 1968) est un anthropologue de race noire dont les études portent sur une civilisation nigérienne antique qui vouait un culte au sang humain. Le docteur Hess est présenté à son nouvel assistant, George Meda, qu'il invite à passer la soirée dans sa somptueuse demeure. Meda, pris d'un accès de folie, poignarde le docteur Hess à l'aide d'un poignard de bois, artéfact de la secte Myrthienne qu'étudie Hess, puis se suicide. Hess n'est pas mort : l'artéfact lui a accordé l'immortalité, en même temps que le besoin de se nourrir de sang humain pour survivre. La seconde partie du film (Part II : Survival), plus longue, met justement en scène l'exercice de cette nouvelle vie marquée par la dépendance au sang humain. Hess rencontre Ganja, la femme de Meda : ils tombent amoureux, et développent une relation marquée par l'envoûtement qui règle désormais la vie de Hess.

Du film d'horreur en général, et de film de vampires en particulier, Bill Gunn n'aura conservé que quelques motifs : la dépendance et le besoin de sang humain en est le plus évident. Mais dès les premières images, on comprend que Ganja & Hess  est beaucoup plus qu'un simple film de genre, il est en fait tout autre chose, un authentique film d'auteur, avec des qualités narratives, esthétiques et thématiques renversantes. Les dimensions anthropologique, symbolique et allégorique autour desquelles Gunn a construit son film en font une oeuvre extrêmement dense et viscérale. Le montage, très elliptique et avant-gardiste, allie des séquences de cinéma-vérité (scènes de gospel dans une chapelle, qui semblent croquées sur le vif) à une stylisation à la fois brute et sophistiquée (références à des statues et toiles de l'héritage culturel classique occidental confrontées à l'imagerie et l'imaginaire tribal africain, nombreuses allusions au christianisme, stylisation qui emprunte aux effets des films d'horreur). Ganja & Hess relève ainsi à la fois de l'expérience confrontante et choc du film-culte, en plus de suggérer de multiples niveaux de lecture et d'interprétation. Vraiment un moment de cinéma incomparable.

Le réalisateur

Bill Gunn (1929-1989) fut tour à tour acteur, écrivain, scénariste et réalisateur. Son apport à la culture afro-américaine est considérable. Après avoir amorcé sa carrière au théâtre et à la télé, en tant qu'acteur, dans les années cinquante et soixante, il voit son scénario pour The Landlord  accepté par un grand studio : en 1970, il deviendra le premier film du cinéaste Hal Ashby, un an avant Harold and Maude. La même année, Warner Brothers lui offre sa première chance en tant que réalisateur : ce sera Stop. Il devient ainsi l'un des premiers cinéastes afro-américains appuyés par un studio hollywoodien. Il récidivera avec Ganja & Hess trois ans plus tard, en 1973. Bien que ce film soit un accomplissement artistique de premier ordre, le film est un échec critique et public aux États-Unis et son distributeur en vend rapidement les droits, dépassé par une oeuvre complexe et avant-gardiste. Pendant quinze ans, Ganja & Hess sera porté par une rumeur culte, appuyée par un nombre restreint de supporters inconditionnels, avec une seule copie disponible, détenue par le Museum of Modern Art de New York, qui le présente à plusieurs reprises au fil des années. Gunn, quant à lui, poursuit difficilement son oeuvre romanesque et théâtrale : son testament sera The Forbidden City, pièce dont la première a lieu à New York quelque temps seulement après son décès prématuré en 1989. Il laisse derrière lui une oeuvre tourmentée qui est un témoignage essentiel de l'expression de la culture afro-américaine de cette période, et de sa difficile acceptation par la culture blanche dominante.

Le contexte : la "blaxploitation"

Ganja & Hess sort sur les écrans en 1973. Nous sommes alors en plein âge d'or et apothéose de la blaxploitation. Depuis le milieu des années soixante, la communauté noire américaine est en pleine période d'affirmation et de contestation. Elle revendique ses droits, exige son intégration au sein d'une société qui l'a depuis toujours exploitée et ghettoïsée. Attirés par le potentiel mercantile de cette effervescence culturelle, des hommes d'affaires avisés veulent bien sûr profiter de cette situation pour faire un maximum d'argent. C'est ainsi que le milieu du cinéma découvre que le public Noir américain ouvre un marché plus qu'appréciable, et que ce public-cible recherche une culture à laquelle s'identifier. Alors ils donnent au public ce qu'il réclame, généralement en une sorte de sous-produit qui récupère la série B américaine et le film de genre (film policier, d'aventures, mélodrame, horreur), mais avec des acteurs Noirs. Depuis toujours mis à l'écart d'un milieu cinématographique qui cultive le plus souvent l'ethnocentrisme, les afro-américains inondent enfin les écrans avec des productions qui leur sont entièrement destinées, sortes de variations ethniques de Dracula (devenu Blacula, 1972), du flic redresseur de torts (devenu Shaft, 1970) et de combien d'autres épigones de la culture blanche déplacés dans un contexte black.

C'est dans ce contexte que la compagnie de production Kelly-Jordan Enterprises offre à Bill Gunn de réaliser un film qui reprendrait le thème et le motif du vampire. Le récent succès commercial de Blacula les incite sans doute à vouloir tirer profit immédiat de la popularité et de la vogue soudaine des films de vampires dans la communauté noire. Pur intérêt mercantile ? Il y a sûrement beaucoup de cela, mais probablement un peu plus, car sinon comment expliquer que l'on confie les commandes à Bill Gunn, connu dans le milieu en tant qu'intellectuel préoccupé par des motivations artistiques ? Si on voulait faire un pur produit de masse destiné à faire des entrées vite et bien, on n'offrirait pas les rennes à un "artiste". Comment expliquer également, si c'est un film de commande, que l'on ait laissé à Gunn la triple tâche d'acteur, de scénariste et de réalisateur du film, lui offrant ainsi plein contrôle et liberté sur son film ? En réalité, les dirigeants de Kelly-Jordan Enterprises, bien qu'évidemment préoccupés par les impératifs monétaires et le succès de leurs productions, ont la prétention de faire du cinéma black "sérieux et de qualité", donc de quitter en partie au moins les ornières limitées de la blaxploitation.

La sortie de Ganja & Hess : une catastrophe

Bien qu'ouverts et enclins à faire du cinéma plus relevé, les dirigeants de Kelly-Jordan Enterprises ne s'attendaient certainement pas à ce que le film de genre demandé à Bill Gunn devienne ce qu'est la version originale de Ganja & Hess, soit une oeuvre avant-gardiste et expérimentale complexe, construite comme un véritable défi au spectateur. Et effectivement, lorsque ceux-ci reçoivent la version complétée du film, ils deviennent vite nerveux, sinon paniqués. D'abord Gunn a éliminé presque complètement toute référence directe aux vampires : jamais le mot n'est mentionné, jamais les situations ne sont aussi claires et explicites que dans les version habituelles du mythe. Ensuite le cinéaste privilégie un style elliptique et une multiplication des points de vue très difficiles à suivre pour le grand public. Enfin le film est truffé d'allusions et de métaphores culturelles et politiques qui en font une réflexion sur l'aliénation et l'assimilation de la culture noire par la culture blanche dominante, avec allusions répétées aux effets négatifs du christianisme. Il y a effectivement de quoi faire paniquer la compagnie de production, qui entrevoit avec crainte un flop commercial imminent.

Le film sort à New York en avril 1973 : les craintes des producteurs se concrétisent. Le film reste moins d'une semaine à l'affiche, affligé par de mauvaises critiques et une incompréhension générale. Au même moment, Bill Gunn prend lui-même, et à l'encontre de Kelly-Jordan Entreprises où on parle déjà de re-monter le film en une autre version plus accessible, l'initiative de mener son film au Festival de Cannes, où il est présenté en mai 1973 dans le cadre de la Semaine internationale de la Critique. Le film y est chaleureusement accueilli (certains parlent même d'une ovation) et appuyé par la critique locale. Ceci n'aura malheureusement aucun impact sur le sort immédiat du film, sans doute déjà décidé à ce moment.

La seconde vie de Ganja & Hess : ou la chirurgie esthétique désespérée d'un grand film

Il est dans les faits trop tard : Kelly Jordan Enterprises vend les droits de Ganja & Hess à un autre distributeur nommé Heritage Enterprises. Ce nouveau distributeur veut "exploiter" ce film sous une nouvelle forme, en clair tenter de le rendre plus accessible et commercialisable, blaxploitable. Heritage engage ainsi Elma Noveck, qui se voit mandaté de l'opération-rescapage (lire charcutage) de Ganja & Hess. Et Noveck fait très bien son travail : il remanie en profondeur Ganja & Hess, éliminant la multiplication des points de vue, les références artistiques jugées "obscures", concentre davantage le film autour de la sous-intrigue vampiresque. Résulat : une version raccourcie de 33 minutes, plus facile à commercialiser, retravaillée au niveau de la bande sonore (plusieurs chants africains et gospels remplacés par une mélodie au synthétiseur), la dimension elliptique du film évacuée, du moins simplifiée. Bref une version le plus près possible de la blaxploitation de Ganja & Hess.

Cette version reparaît en salles sous le titre racoleur de Blood Couple, et au générique il n'est plus question de Bill Gunn mais bien d'un certain F. H. Novikov (autre nom pour Noveck), à qui est attribuée la réalisation du film. Tout, dans les choix et remaniements effectués par Noveck, trahit une volonté de rendre le film plus près du film de vampires à vocation commerciale. Bill Gunn est évidemment absent de toute cette entreprise désespérée de rescapage.

Quelque temps plus tard, Kelly-Jordan réacquiert les droits de cette nouvelle mouture et sort à nouveau le film remanié en salles, encore une fois sous un nouveau titre, toujours racoleur, de Double Possession. Les distributeurs tentent ainsi de profiter de vague de succès de The Exorcist pour tabler sur l'aspect "possession et envoûtement" de la nouvelle version de Ganja & Hess.

C'est cette même copie remaniée qui circulera sur le marché de la vidéocassette à partir du milieu des années quatre-vingt, sous le titre de Blood Couple puis sous diverses autres appellations sensationnalistes comme Black Evil  et Black Vampire.

Longtemps la rumeur, aidée et construite par les défenseurs de la première heure de Bill Gunn et de Ganja & Hess, a voulu que la version remaniée soit une version abâtardie et déplorable du film original, et qu'elle ne respecte pas ni les volontés, ni l'intégrité et le travail de Bill Gunn. Cela est en partie vrai, puisque l'histoire de la transformation de Ganja & Hess en un produit commercialisable a de quoi choquer et outrer profondément les cinéphiles. Mais depuis une dizaine d'années, en fait depuis l'article fondateur de Tim Lucas et David Walker datant de 1991, le regard porté sur la version remaniée (Blood Couple et autres titres) est appelé à changer. Lucas et Walker ont été les premiers à effectuer une véritable lecture comparative des deux films, histoire d'analyser les choix qui ont motivé le remaniement et de vérifier la réelle différence, au-delà du mythe, qui existe entre les deux films.

Le résulat est surprenant : décortiquant et comparant scène par scène les deux films, Lucas et Walker en arrivent à la conclusion suivante : Noveck n'a pas seulement coupé plusieurs éléments importants du film (ce qui soulève l'ire des défenseurs de Ganja & Hess), curieusement il a également ajouté du matériel filmé par Bill Gunn lui-même mais qui n'avait pas été retenu dans la version originale très elliptique voulue par le réalisateur. Or certains des éléments et scènes récupérés sont, aux dires de Lucas et Walker, d'un intérêt certain, et éclairent de façon complémentaire et inédite le film tel que conçu au départ par Gunn. De plus, même s'il a voulu "simplifier et commercialiser" l'oeuvre de Gunn, Noveck a de toute évidence gardé un certain respect de l'essence et du style de Ganja & Hess. Bref, Lucas et Walker appellent à une lecture davantage nuancée de ce fascinant cas de transformation d'une oeuvre qui, de toute évidence, ne peut pas être considérée comme une simple opération de charcutage, mais bien comme un travail de relecture, une "variation sur". C'est dire à quel point, à tous les niveaux, le sort de Ganja & Hess est riche d'enseignement pour les cinéphiles.

Et la version originale dans tout ça?

Incroyable mais vrai : Heritage Entertainment et Elma Noveck étaient partis des négatifs originaux du film pour entreprendre leur projet de remaniement. La copie originale de Ganja & Hess n'existait donc plus. Heureusement, Bill Gunn eut le réflexe de se procurer une copie 35mm de l'original avant sa profanation, copie qu'il laissa aux bons soins du Museum of Modern Art de New York, devenu le seul détenteur de la version originale du film pendant de nombreuses années. Le film gagnait alors tranquillement une réputation culte alimentée par un petit groupe de fervents défenseurs de la version originale du film, le MOMA présentant le film de temps à autre. Mais cette seule copie disponible, de plus en plus réclamée à mesure que le film gagnait une réputation maudite, devenait par le fait même de plus en plus endommagée, risquant même de devenir inutilisable. C'est à l'initiative de Pearl Bowser, amie et admiratrice inconditionnelle du film, que Bill Gunn demanda le retrait du film pour des besoins de restauration et d'un nouveau tranfert négatif. Après avoir recueilli les fonds nécessaires à cette entreprise à l'aide d'une tournée de Bill Gunn dans diverses intitutions académiques et musées pour parler du film et de son oeuvre, et après de nombreux mois pendant lesquels le film n'existait plus, Ganja & Hess revenait à la vie dans une nouvelle copie restaurée que le MOMA et le Whitney Museum de New York continuèrent de diffuser.

L'édition 25ème anniversaire de All Day Entertainement en DVD

En 1998, on célèbre le 25e anniversaire de ce grand film maudit. All Day Entertainment, jeune compagnie de distribution de dvd qui se spécialise dans la restauration et la réhabilitation de films de répertoire, de films cultes et oubliés, sort sur le marché public, pour la première fois, la version originale et director's cut de Bill Gunn. L'initiative de David Kalat, fondateur et maître d'oeuvre de All Day, permet de combler une lacune gigantesque et permet enfin à une plus large audience et à une nouvelle génération de cinéphiles de découvrir ce qui est, de l'avis presque unanime, l'un des plus importants films de toute l'histoire du cinéma afro-américain.

L'édition All Day permet non seulement de visionner la version originale de Ganja & Hess, mais en plus de profiter de nombreux documents d'information et témoignages qui enrichissent grandement l'expérience. À commencer par l'article essentiel de Tim Lucas et David Walker, reproduit sur le dvd, qui analyse la version originale et la version remianée du film avec un incroyable sens du détail, ainsi que des sessions de photo originales du film et un commentaire audio passionnant en compagnie de Chriz Schultz (producteur du film), Marlene Clark (actrice principale, interprète du personnage de Ganja), James Hinton (directeur photo) et Sam Waymon (compositeur et interprète de la musique du film, et acteur).

 

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