Fragil Como o Mundo (Fragile comme le monde)

Rita Azevedo Gomes

Portugal

2000, 90 minutes

"Terreur de t'aimer en un lieu aussi fragile que le monde"

Sur ces magnifiques paroles se termine ce film secret et énigmatique. Un film dont la pureté plastique et la beauté cinématographique exigent le recueillement, et dont les filiations les plus immédiatement reconnaissables sont celles des grands artistes du septième art : Andrei Tarkovski, Alexandre Sokourov, Robert Bresson, Kryzstof Kiesloswki. Situé hors du monde et hors du temps, ce poème tapissé de brumes et de brouillards nous parle d'un amour et d'une complicité empreints d'innocence et d'absolu, de deux adolescents dont la profondeur du sentiment, exclusif et réciproque, inexprimable, est vécue loin de toute attache sociale. Enfoncés dans la forêt, perdus dans leurs rêves et leur intimité, en communion avec la nature ample et silencieuse, ils se mettent dans un état flottant qui scelle leur rupture avec le réel, dans l'impossible réconciliation avec le présent et le quotidien. L'amour pur et total devient ainsi le dernier rempart, l'ultime expression du refus des exigences concrètes et ternes de la vie adulte se dressant devant eux.

   

Avec une alternance noir et blanc - couleurs, effets de lumière et jeux d'image subtils, une évolution non narrative empruntant à la fable et au conte fantastique, explorant l'onirisme en de longs plans contemplatifs d'une perfection, d'une épure et d'une sensibilité inédits et inouïs, Fragile comme le monde déploie des splendeurs de dépouillement non naturaliste. Chaque image, chaque parole - pour la plupart tirées d'oeuvres poétiques, dont celle de Rainer Maria Rilke - renvoie à notre inadéquation fondamentale avec un monde coupé de ses origines, où le mystère et le non-dit n'ont plus leur place. Renouant avec l'essentiel de l'héritage du muet, alliant la triple grâce de la peinture, de la photo et du cinéma, Rita Azevedo Gomes nous bouleverse et éblouit par sa démonstration sensible et intelligente, à l'esthétique foudroyante. Il s'agit là de l'une des plus belles révélations poétiques vues au cinéma depuis La Double Vie de Véronique. Assurément, il se passe quelque chose d'exceptionnel au Portugal, et Rita Azevedo Gomes en est l'un des plus dignes témoins. Fragile comme le monde est un film précieux, qui remue dans ses silences et ses subtilités, qui réconciliera n'importe quel pessimiste avec les formidables pouvoirs du cinéma, retrouvés intacts ici. Puissance d'un film à la fois solide et délicat, dont la fragilité est une force obscure, lente et cachée, qui mène à l'extase.

   

Vu au Festival du nouveau cinéma 2001

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