Festival du nouveau cinéma 2007 - 36e édition
Éditorial : le festin du roi
Quelle année. Les organisateurs du Festival du nouveau cinéma ont de quoi être fiers. Cette 36e édition aura connu un succès retentissant - et amplement mérité. D'année en année, le festival confirme sa place prépondérante sur l'échiquier des festivals de films montréalais. Et l'édition de 2007 marque sans doute un point culminant, à la fois en termes d'affluence - on a dit que le festival avait dépassé le nombre de spectateurs de l'année précédente à la mi-parcours, ce qui est un véritable exploit - et de pertinence.
Comment expliquer une telle réussite? D'abord et avant tout par ce qui a toujours caractérisé le FNC : la qualité et la rigueur de sa programmation. Les événements, les invités, c'est bien, mais ce qui crée la fidélisation et l'attachement indéfectible, ce sont les films. Et les cinéphiles savent qu'ils peuvent avoir une confiance presque aveugle envers les choix des programmeurs du festival. La sélection des oeuvres témoigne d'une véritable connaissance du septième art et d'un désir irrépressible de surprendre et de ravir les spectateurs les plus avides, les plus connaisseurs et les plus exigeants en la matière. La programmation témoigne également d'un parfait équilibre entre les oeuvres attendues des cinéastes fétiches et essentiels, les films auréolés de prestigieuses récompenses internationales et des découvertes dénichées avec un soin méticuleux. Le FNC regroupe autant des oeuvres qui cherchent à séduire et à conquérir son public que d'autres qui tentent plutôt d'imposer un univers personnel, voire de déstabiliser et de bousculer les habitudes et le regard du spectateur. Marquée du sceau de l'éclectisme et de la diversité, la programmation n'en demeure pas moins d'une remarquable cohérence. On sent qu'il y a une véritable ligne directrice et un oeil renseigné derrière tous ces choix. Là se trouve la clé du succès et de la richesse de ce festival.
Le résultat de cet oeil aiguisé et averti, toujours à l'affût des tendances les plus novatrices et des univers les plus singuliers : une cuvée qui donne le tournis tant elle donne à voir un nombre incroyable de films de qualité. Il est désormais impossible, même pour le marathonien cinémaniaque le plus boulimique et le plus endurci, de visionner tous les films intéressants qui figurent au menu. On ne saurait s'en plaindre, ce serait un caprice de privilégié.
Solidement divisée en cinq sections distinctes, la sélection de longs métrages comptait cette année près de 100 oeuvres - ceci excluant les hommages et les rétrospectives. Du nombre, la section compétitive, réservée à des premières, deuxièmes ou troisièmes oeuvres et nommée "Sélection internationale", a véritablement étonné par le niveau très élevé de la plupart des films concourant pour la Louve d'or, prix remis par un jury composé de Paul Ahmarani, Céline Bonnier et Jean-François Lamarche. Notre préféré fut Control, magistrale évocation du funeste destin de Ian Curtis, mais le jury a récompensé le délicieux film israélien La Visite de la fanfare, en plus d'accorder une mention spéciale à Boxing Day, percutant et implacable film australien tourné en temps réel, qui a également valu à Richard Green un prix d'interprétation fort mérité. Le prix de l'innovation Daniel-Langlois a quant à lui été décerné à Buddha Collapsed Out of Shame, splendide allégorie pacifiste de la très jeune Hana Makhmalbaf, tandis que le public accordait sa préférence à La Zona, puissant thriler social mexicain. Le cinéma argentin s'est particulièrement distingué avec deux oeuvres fortes : The Mugger, déroutant exercice de cinéma vérité, et surtout XXY, un drame émouvant et sensible sur une adolescente hermaphrodite, récompensé par le prix "Espoir" de l'Association québécoise des critiques de cinéma. Des choix éclairés et des prix mérités, auxquels nous ajoutons quelques préférés personnels : Autumn Ball, puissant drame estonien nihiliste, et Voleurs de chevaux, film d'action viscéral et sauvage.
Regroupant la crème de la crème des cinéastes réputés, la section "Présentation spéciale" a sans surprise offert quelques-uns des moments les plus mémorables de cette 36e édition. Il faut dire que les noms prestigieux y étaient légion. Très difficile de se tromper ici. Cinq films se sont nettement distingués du lot avec une éclatante et indiscutable évidence : Toi qui es vivant, hilarante composition surréelle de l'inénarrable Roy Andersson, notre meilleur film du festival; Lumière silencieuse, magistrale réalisation contemplative de Carlos Reygadas; Import/Export, exploration dévastatrice de la misère humaine par le génial Ulrich Seidl; I'm Not There, époustouflant et virtuose portrait kaléidoscopique de Bob Dylan par Todd Haynes; et My Winnipeg, documentaire autobiographique d'une poésie ahurissante, du seul et unique Guy Maddin. Mentionnons d'autres films dignes de mention : L'Avocat de la terreur, un documentaire troublant et essentiel signé Barbet Schroeder; La Question humaine, réflexion dense et déroutante de Nicolas Klotz; Anna M., intense exploration de l'érotomanie forte d'une interprétation remarquable d'Isabelle Carré; Les Témoins, l'un des meilleurs films d'André Téchiné; et The Tracey Fragments, expérimentation formelle réussie de Bruce McDonald. Parmi les films vus dans cette section, seuls les plus récents films de Manoel de Oliveira (Christopher Colombus - The Enigma), de Claude Charbrol (La Fille coupée en deux) et de Bela Tarr (The Man From London) ont quelque peu déçu - quoique dans ce dernier cas, il s'agisse d'une oeuvre d'une indéniable perfection formelle.
Pour sa part, "Temps Zéro", la section disjonctée et délinquante du festival, a récidivé pour une quatrième année consécutive, pour le plus grand plaisir des cinéphiles adeptes de l'étrange, du débile et du tordu que nous sommes. Devenu un élément à part entière du FNC et un rendez-vous incontournable, Temps Zéro fut une fois de plus concoctée sous l'oeil avisé de Julien Fonfrède, autrefois de Fantasia et expert en films démentiels sur l'acide. La sélection de cette année s'est avérée quelque peu en deçà de l'édition de l'an dernier - il faut dire que la cuvée de 2006 était pratiquement inégalable, avec un nombre effarant de pièces de résistance. En 2007, malheureusement réduite de 14 à 10 oeuvres, Temps Zéro a tout de même offert un panorama diversifié du bizarroïde, même si peu de véritables révélations furent au rendez-vous. Pour cette édition, la palme de la provocation et de l'électrochoc va sans conteste à Bog of Beasts, qui nous est apparu comme le meilleur choix de la sélection, une salve brésilienne furieuse d'une brutalité inouïe. Le public aura préféré voter pour I'm a Cyborg But That's OK, un choix prévisible et consensuel pour un film certes jouissif et brillant sur le plan visuel, mais qui est loin d'être le meilleur de son auteur. Nous lui avons préféré l'énigmatique et sensuel Ploy, envoûtant film thaïlandais, ainsi que l'indescriptible satire nipponne Dai- Nipponjin, un hilarant faux documentaire génétiquement modifié avec Ultraman et Godzilla, avec des résultats pour le moins déstabilisants. Le reste de la sélection était composé d'Eye in the Sky, un bon film de suspense made in Hong Kong, dans la plus pure tradition Milkyway; de Sperm, une farce prépubère lubrique à la sauce thaï; de Lynch, documentaire impressionniste sur le maître du cauchemardesque; et de VHS Kahloucha, fort sympathique documentaire sur un hurluberlu tunisien qui se prend pour Ed Wood et qui imite Alain Delon. Nous avons malheureusement manqué Daisy Diamond - et on s'en mord les doigts - film danois viscéral acclamé par plusieurs comme une pièce maîtresse du festival. Ça nous apprendra à être aussi négligent.
Prenant un peu plus une allure de fourre-tout, la section nommée "Panorama international" a néanmoins offert quelques morceaux de résistance : la superbe animation Persepolis, un bijou signé Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, et Counterparts, une inoubliable et dévastatrice exploration clinique de la violence conjugale. Mentionnons également California Dreamin', oeuvre posthume témoignant de la vitalité du cinéma roumain, et La Antena, intrigant exercice expressionniste argentin en forme d'hommage au cinéma muet.
D'autre part, on ne saurait passer sous silence la très grande qualité des films documentaires présentés cette année au festival. On a déjà mentionné L'Avocat de la terreur, une oeuvre exemplaire et marquante à plus d'un titre. Trois autres films éminemment personnels et courageux nous ont également ébloui : Elle s'appelle Sabine, émouvant portrait de famille réalisé par Sandrine Bonnaire; Incha Allah, témoignage exceptionnel d'une véritable traversée du désert par un grand voyageur, Ben Vandoorne; et Itchkéri Kenti, une leçon documentaire tournée avec risques et périls en Tchétchénie et admirablement montée par Florent Marcie. Trois films à chérir. Les médias, entièrement tournés vers les têtes d'affiche et les titres vendeurs, négligent malheureusement ces perles méconnues qui méritent une meilleure reconnaissance et une distribution digne de ce nom. Saluons donc la programmation documentaire inspirée du FNC, qui nous a réservé quelques-uns des plus beaux moments du festival.
L'année fut donc marquée d'un nombre incalculable de bons coups - sans compter les films que nous avons manqués ou échappés, et tous les événements et toutes les activités parallèles offerts par le festival - et il faudrait être sérieusement rabat-joie pour trouver à redire sur un rendez-vous aussi alléchant et substantiel. Seul un Jean Leclerc complètement à côté de ses pompes a fait ombre au tableau - et encore, ce n'est nullement la faute du festival, si ce n'est de l'avoir programmé en ouverture de la section Focus Québec/Canada. Son Ice Cream était de très loin le plus mauvais film du festival, médiocre et raté au point d'en être gênant. On a beau trouver le personnage et sa musique bien sympathiques, un peu de modestie face à un médium dont il ignore manifestement les rouages les plus élémentaires ne lui ferait certainement pas de tort.
Ce petit accroc a beaucoup fait jaser, mais pour le reste, ce fut onze jours de béatitude totale. La foule qui se pressait aux portes d'Ex-Centris et du Cinéma Impérial était d'ailleurs belle à voir - combien de projections remplies à pleine capacité, cela faisait chaud au coeur. Les organisateurs ont judicieusement décidé de réduire le prix du passeport festivalier cette année, ce qui a incité un grand nombre de cinéphiles à se le procurer. L'impact était visible à l'oeil nu. Une véritable aubaine qui témoigne de l'accessibilité du festival et de son souci de plus en plus affirmé de s'attirer une clientèle jeune. Un pari entièrement réussi : une nouvelle génération accourt au festival, ce qui permet de renouveler sa clientèle, garante de sa pérennité.
Il ne reste plus qu'aux institutions de reconnaître monétairement ce qui est compris et entendu par tous les cinéphiles. Ceux-ci continueront d'appuyer chaleureusement le Festival du nouveau cinéma. Félicitations à son équipe pour une organisation hors pair et pour un travail éblouissant. On a déjà hâte à l'an prochain.
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