Les carnets du festivalier - Festival du nouveau cinéma 2007
Jour 6 - 16 octobre
Boxing Day, Kris Stenders, Australie
C'est d'Australie que nous provient ce drame familial bouleversant capté en temps réel. Digne héritier du Dogme danois, Kriv Stenders expose la tragique histoire de Chris (Richard Green, dont c'est le premier rôle au cinéma), un homme au lourd passé criminel qui cherche désespérément à retrouver le droit chemin et à refaire sa vie. C'est Noël et il s'apprête à recevoir sa fille et sa petite-fille. Mais un ancien complice surgit et risque de gâcher cette journée importante ainsi que son fragile équilibre. Le tragique enchaînement d'événements et de sentiments à fleur de peau qui s'ensuit nous cloue littéralement sur notre siège. Avec une caméra tournoyante mais d'une grande souplesse, le cinéaste se déplace sans cesse autour de ses protagonistes, utilisant l'espace restreint de ce huis clos avec une stupéfiante ingéniosité filmique. Simulant l'effet d'un film "one take", ce concentré de cinéma-vérité frappe dur et fort, tandis que l'équipe d'acteurs fait des miracles avec un sujet pour le moins difficile. Un tour de force cinématographique viscéral, et un grand moment d'émotion.
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Ploy, Pen-Ek Ratanaruang, Thaïlande
Son film précédent, Invisible Waves, nous avait laissé dans un état de profonde perplexité. Cette fois-ci, nul doute possible : Ploy est immédiatement fascinant et durablement passionnant, et démontre toute l'étendue du talent de Pen-Ek Ratanaruang. Une atmosphère onirique, sensuelle et mystérieuse plane sur ce récit qui s'attarde sur un couple de thaïlandais habitant les États-Unis et qui effectuent retour en leur pays, le temps d'assister à un enterrement à Bangkok. Engourdis par le décalage horaire, préoccupés par leur relation qui se désagrège, ils seront confrontés à leur sentiments et à leurs états d'âme, le temps d'un séjour dans une chambre d'hôtel où surgit une très jeune étrangère nommée Ploy, ramenée par le mari. L'état somnambulique et les rêves de ces trois personnages qui glissent entre le sommeil et l'éveil viennent contaminer la structure narrative, qui installe lentement une zone d'étrangeté décalée, sourde et impalpable, où l'érotisme et le mystère occupent une place prépondérante. Magnifiquement appuyée par une musique omniprésente, arrière-fond presque menaçant et révélateur d'angoisse, la mise en scène se déploie tout en souplesse, épousant parfaitement le climat de rêve, de désir, de sensualité et d'inquiétude qui hante les protagonistes. Avec une très grande habileté, Ratanaruang projette le spectateur dans un univers parallèle qui évoque à merveille les sensations de fatigue et de confusion provoquées par le décalage horaire. Comme toujours, le cinéaste utilise quelques ressorts du thriller afin de laisser planer une aura de tension et d'énigme, mais Ploy est surtout une brillante exploration des affres du couple, ici perdu dans des dédales de fantasmes, de jalousie et d'incommunicabilité. En cours de route, la frontière entre le rêve et la réalité aura été complètement brouillée, pour notre plus grand plaisir.
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La Question humaine, Nicolas Klotz, France
La froide logique comptable des grandes entreprises. Des relents de nazisme. Une paranoïa et un désarroi existentiel prononcés. Des dérèglements psychologiques et des troubles mentaux. Le surgissement des fantômes du passé. Une descente aux enfers vertigineuse. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce film de Nicolas Klotz plonge à pieds joints au sein d'une matière éprouvante et difficile. Adapté par Elisabeth Perceval à partir du roman éponyme de François Emmanuel, La Question humaine aborde de manière extrêmement sensible, violente et déroutante le chemin de croix d'un psychologue industriel (un Mathieu Amalric hanté, jouant en équilibre sur un fil de fer psychologique fascinant) qui est chargé d'enquêter sur le comportement problématique du grand directeur de l'aile française d'une entreprise allemande de pétrochimie (Michael Lonsdale, absolument fantastique), qui montre des signes inquiétants de détérioration de santé mentale. Son enquête ouvrira une horrible boîte de Pandore, véritable abyme où se tordent des destins individuels et collectifs, sur fond de mémoire historique perturbée qui le confrontera à ses propres démons. Amorcé comme une auscultation de la névrose des sociétés capitalistes modernes, le film bascule progressivement dans un maelström psychologique et intellectuel inracontable, pétri dans une matière extrêmement complexe et touffue, qui fascine tout autant qu'elle épuise et irrite. Férocement personnelle et originale, tout autant charnelle que littéraire, la démarche cinématographique de Nicolas Klotz met constamment le spectateur dans un état de tension déstabilisante, d'inquiétude et de surprise, tant son récit chaotique fuit mystérieusement dans tous les sens, tout en nous malmenant sérieusement en chemin. Un talent exceptionnel est indéniablement à l'oeuvre, mais on regrettera certains choix narratifs et esthétiques très discutables, qui cultivent une affectation outrancière et un maniérisme malvenu, parfois même désagréable, en particulier dans l'emploi de la musique lors de certaines scènes. Il en résulte une expérience de cinéma tendue et viscérale, parfois même conflictuelle et exaspérante, qui est tout sauf consensuelle. Mémorable et marquant, ce film frappe là où ça fait mal, et ne nous laisse pas sans séquelles.
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La Visite de la fanfare, Eran Kolirin, Israël
Ayant fait longue route pour donner un concert à l'étranger, une fanfare de huit musiciens égyptiens s'égare dans un bled perdu d'Israël, où ils doivent passer la nuit, le temps de tisser des liens inattendus avec les habitants de cet endroit isolé. Parti de ce sujet tout simple, presque anecdotique, le cinéaste israélien Eran Kolirin a composé un petit bijou de film, tour à tour drôle, absurde et émouvant. Admirablement mis en scène, avec ses cadrages expressifs et une fort belle direction photo, le film est porté par un scénario astucieux, que l'on peut interpréter comme une magnifique parabole pacifiste qui appelle au rapprochement de ces deux peuples marqués par des décennies de guerre et de conflits. Durant ce séjour surprise, la suspicion circonspecte des habitants israéliens et la méfiance des visiteurs égyptiens fondera comme en neige au soleil, tandis qu'ils découvrent ce qui les unit : la même recherche d'amour et de chaleur humaine, au sein de leur vie marquée par la solitude et l'ennui. La musique, symbole universel inépuisable, sera le point de raccord de ces deux solitudes, le temps d'une valse d'hésitation curieuse et de découverte tout en retenue qui se déploie en deux temps : d'abord comique, avec des situations incongrues et irrésistiblement drôles qui tablent sur les différences culturelles, puis nostalgique et attendrie, avec comme toile de fond les airs langoureux de Chet Baker, laissant sourdre une tristesse et une sensualité tout en subtilité. Soulignons le jeu brillant des interprètes, en particulier celui de la formidable actrice israélienne Ronit Elkabetz (révélation de Or, mon trésor), une comédienne d'exception qui est de nouveau ici au sommet de son art. Voilà un petit film modeste et sorti de nulle part qui se révèle être une grande surprise réservant un très beau moment de cinéma.
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Ulzhan, Volker Schlöndorff, Kazakhstan/Allemagne/France
Le plus récent film du cinéaste allemand Volker Schlöndorff met en scène un voyage initiatique effectué par un homme énigmatique à la détermination inébranlable (Philippe Torreton, dans une performance très physique), qui souhaite se diriger aux confins du Kazakhstan. Solitaire, désespéré, autodestructeur et muet sur ses motifs, ce Français parcourt infatigablement les paysages grandioses de la steppe, où il croisera un poète nomade (David Bennent, qui retrouve ici le réalisateur du Tambour, son rôle marquant) et une institutrice parlant français (la Ulzhan du titre, jouée par Ayanat Ksenbai) qui l'accompagnent dans son périple. Scénarisé par Jean-Claude Carrière, qui confère au récit une dimension poétique et éthérée agissant en contrepoint avec l'aspect très physique de ce voyage au bout du monde, Ulzhan est avant tout un festin visuel qui capte toute la beauté aride et lumineuse des paysages du Kazakhstan. La somptueuse direction photo de Tom Faehrmann est le plus grand atout de cette production soignée et impeccable, forte de nombreuses scènes quasi irréelles, notamment l'arrivée dans la ville futuriste d'Astana et dans une région ravagée par des tests nucléaires. La splendeur du spectacle qui s'offre à nos yeux permet de laisser en arrière-plan les nombreuses invraisemblances de cette épopée et l'aspect unidimensionnel de son personnage principal. L'excellente trame sonore de Bruno Coulais vient rehausser l'expérience d'un cran. L'impressionnante composition esthétique et l'aspect non conventionnel de cette quête en font de loin l'une des meilleures et plus originales réalisations de Schlöndorff depuis des années.
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