Les carnets du festivalier - Festival du nouveau cinéma 2007

Jour 5 - 15 octobre

 

Christopher Columbus, The Enigma, Manoel de Oliveira, Portugal

 

Le doyen du septième art est un travailleur absolument infatigable. Depuis 1990, pas une année n'est passée sans que Manoel de Oliveira ne réalise un long métrage. À 98 ans bien sonnés, il persiste et signe avec Christopher Columbus, The Enigma, dans lequel il fait lui-même une apparition en tant qu'acteur, aux côtés de sa femme, Maria Isabel de Oliveira. Le cinéaste y incarne un homme de science et historien qui cherche à prouver que Christophe Colomb était en fait d'origine portugaise. Le film repose tout entier sur cette quête historique dont on ignore si elle repose sur de véritables fondements ou si elle n'est que pure invention farfelue. On se rappellera que le cinéaste avait déjà exploité un thème similaire dans Le Couvent, en 1995, partant du canular voulant que Shakespeare soit espagnol, avec des résultats qui étaient beaucoup plus intéressants et élaborés. Cette fois-ci, la démonstration est l'occasion pour Manoel de Oliveira d'étayer son érudition culturelle fortement teintée de patriotisme pro-portugais. On aura ainsi droit à un inventaire de tout ce que les Portugais auraient découvert ou inventé, à commencer par l'Amérique. Le film prend la forme d'un parcours dans le passé ainsi que d'un pèlerinage en des lieux évocateurs, d'abord dans une Amérique noyée dans le brouillard, puis dans son propre pays. Comme toujours, les statues fascinent le cinéaste, qui les filme avec un grand sens du mystère et de la mélancolie. Hormis cela, toutefois, il y a ici très peu à se mettre sous la dent cinéphile. Si la longévité et la créativité prolifique du maître cinéaste portugais sont vivement impressionnantes et imposent le respect, en revanche il faudra avouer que nous sommes devant une oeuvre mineure de sa filmographie, dont on extraira bien peu de pertinence en dehors de notre curiosité de voir le cinéaste et sa femme à l'écran. Cet élément vaut à lui seul le visionnement, en particulier lors d'un témoignage d'amour émouvant, que Maria Isabel de Oliveira offre à son mari, devant la caméra. Moment touchant, donc, malgré les limites manifestes d'un film presque bancal, sauvé par le plaisir attendri de voir ces deux êtres qui creusent le sillon de la mémoire et de l'appartenance culturelle.

 

* * *

Les Méduses, Shira Geffen et Etgar Keret, Israël

 

Premier film récompensé de la prestigieuse Caméra d'Or du Festival de Cannes, et qui présente les déboires de plusieurs femmes habitant Tel-Aviv. Voilà donc une nouvelle variante de la mode cinématographique des chassés-croisés narratifs, construits autour d'une galerie de personnages féminins emblématiques, qui vont de la jeune mariée insécure à l'immigrée des Philippines éloignée de sa famille en passant par une actrice de théâtre rejetée par sa mère acariâtre et une jeune femme à la condition précaire qui recueille une petite fille muette et mystérieuse. Tous ces destins s'agitent devant nous, au fil de petits drames quotidiens reliés entre eux par une atmosphère de chronique sociale douce-amère mâtinée d'envolées poétiques et oniriques. Le tandem de cinéastes maîtrise très bien le médium cinématographique, comme en témoignent la savoureuse composition des personnages et la légère excentricité des situations, toutefois souvent un peu forcées de manière à atteindre une sorte de réalisme magique et aérien qui apparaît par moments un peu trop plaqué. La mise en scène est très conventionnelle mais démontre un certain savoir-faire qui plaira à un large public cinéphile. Divertissant et plutôt charmant, mais rien de transcendant.

 

* * *

XXY, Lucia Puenzo, Argentine

 

Sujet audacieux et difficile pour le premier film de cette cinéaste argentine, et pari dramatique entièrement réussi. XXY aborde un thème délicat et rarement abordé au cinéma : l'hermaphrodisme. Son personnage principal, magnifiquement interprété par la toute jeune Inés Efron, est une adolescente de quinze ans aux prises avec les affres de sa différence sexuelle. Mal dans sa peau, déchirée entre le masculin et le féminin, Alex est confrontée à sa marginalité et au difficile passage à la vie adulte. Ses angoisses et ses questionnements seront décuplés par la visite intéressée d'un couple d'amis de ses parents et de leur jeune fils. Un lien trouble s'établit avec celui-ci, et un enchaînement de situations forcera Alex, ainsi que ses parents, à faire face aux enjeux créés par sa condition physique particulière. Partie de ce sujet brûlant et propice à tous les excès de pathos et aux clichés sensationnalistes du phénomène de foire, Lucia Puenzo choisit plutôt la voie d'un drame psychologique tout en pudeur et en finesse, tout en abordant de front la douleur, les peurs et l'indécision de son personnage principal, ainsi que le désarroi de son entourage. Son portrait est extrêmement touchant et d'une grande justesse émotive. La cinéaste a le courage d'incorporer des scènes dures et difficiles, qui laissent une place importante aux zones d'ombre provoquées par la condition insupportable d'Alex. La mise en scène est stylisée et raffinée, mais sans excès, laissant toute la place au jeu impeccable des acteurs, en particulier Ricardo Darin (The Aura), dans le rôle du père, et Inés Efron, dont la composition androgyne, tourmentée, sensuelle et bouillonnante est rien de moins que fantastique. Seule la musique, quelque peu mièvre pour un sujet aussi grave, fait tache dans cette première oeuvre extrêmement sensible et juste, qui représentera l'Argentine dans la course à l'Oscar du meilleur film étranger.

 

* * *

Voleurs de chevaux, Micha Wald, Belgique

 

Autre premier film, autre réussite, cette fois dans un registre totalement différent. Le très jeune Micha Wald démontre beaucoup de talent avec ce film d'aventures physique et viscéral, entièrement composé de sang, de violence et de sueur. Le récit est campé au début du XIXe siècle, dans un lieu indéfini ("quelque part à l'Est") où le peuple vit sous la terreur brutale des Cosaques. C'est là que le destin de deux tandems de frères, les premiers enrôlés dans l'armée cosaque et les deux autres habiles voleurs de montures, seront tragiquement liés. Habilement construit en trois parties distinctes, Voleurs de chevaux repose sur une série de confrontations corporelles éprouvantes et douloureuses : duels, batailles et agressions se multiplient à l'infini. Les protagonistes y sont des bêtes tour à tour menacées et menaçantes qui luttent pour leur survie, dans un monde impitoyable où la virilité est synonyme de sévices, de massacres et de cruauté. Les thèmes de la survie, de la vengeance et des rapports entre frères sont abordés, mais simplement esquissés. Le jeu des acteurs est très juste et convaincant dans l'ensemble, mais le cinéaste a manifestement peu d'intérêt pour le développement psychologique de ses personnages, plutôt unidimensionnels. Question d'approche : on a ici affaire à un pur film d'action, d'époque de surcroît, corporel et organique, un ballet de chair assumant pleinement son aspect sanguinolent et brutal. Et il faut avouer que l'exercice est particulièrement bien mené. Pleine de rage et admirablement stylisée, la mise en scène est nerveuse et enlevée à souhait, la musique impeccable et les jeunes acteurs offrent une performance physique impressionnante. Du beau travail, pour un film d'action à la beauté sauvage et indomptée.

* * *

Stellet Licht (Lumière silencieuse), Carlos Reygadas, Mexique

En ouverture, le ciel étoilé, qui laisse lentement place à l'aube. Longue séquence apaisée, d'une pureté visuelle assourdissante, ponctuée des bruits de la nature qui s'éveille. Ainsi débute un véritable monument de grâce cinématographique, qui nous plonge dans un état de recueillement total. Pour son troisième long métrage, Carlos Reygadas abandonne le registre du sordide et de la perversion de ses films précédents et épouse un style ample et cosmique, où il atteint une dimension mystique. Incroyable affirmation de maturité pour ce cinéaste dont l'approche filmique atteint ici un sommet d'épure et de majesté, perceptible dans la composition étourdissante de chaque plan de cette oeuvre à la beauté austère et tellurique. Son regard se pose sur une communauté recluse aux confins du Mexique, qui parle le Plautdietsch, un dialecte allemand dont c'est la première utilisation au cinéma. Stellet Licht dresse le portrait tragique d'un homme déchiré entre l'amour qu'il porte à son épouse et sa relation avec une autre femme. Une trame simple et convenue qui se transforme en une expérience sensorielle unique. Privilégiant un dépouillement narratif extrême, avec une sidérante économie de dialogues, Reygadas dévoile la spiritualité toute intériorisée de ces êtres marqués par la douleur. Filmés comme des icônes religieuses assaillies par une histoire aux allures de tragédie grecque, les acteurs font preuve d'une retenue dont le stoïcisme est inébranlable. Reygadas, qui a affirmé s'être inspiré de Carl Theodor Dreyer, filme leur univers avec un style à la fois solennel, sensuel et plus grand que nature. Sublime regard d'ascète visuel, qui redonne une splendeur immense à la nature et aux espaces, et dont l'univers de plus en plus affirmé ne ressemble à celui d'aucun autre cinéaste, sinon peut-être à celui de Bruno Dumont, dont il se détache pourtant ici tant il atteint un état d'extase religieuse et humaine. C'est peu de dire que notre vision du monde est transformée par cette oeuvre dense, et qui laisse au bord de la transe.

                            Retour du dossier du Festival du nouveau cinéma 2007

blog counter