Les carnets du festivalier - Festival du nouveau cinéma 2007

Jour 4 - 14 octobre

 

Tout est pardonné, Mia Hansen-Løve, France

 

Premier film exemplaire et passage réussi derrière la caméra pour cette critique des Cahiers du cinéma. Sous ce titre limpide et sans équivoque se cache un drame beaucoup plus complexe que ce qu'il annonçait, qui évoque avec une pudeur sensible la tragique histoire d'une famille déchirée par un père fragile et instable qui sombre dans le désarroi psychologique et la dépendance aux paradis artificiels. Privilégiant un traitement elliptique qui évacue toute forme de pathos, la jeune cinéaste découpe son premier long métrage en trois segments distincts, d'abord à Vienne, lieu des premiers signes annonciateurs du drame, puis à Paris, lieu de la crise et du dénouement, triste mais également lumineux. Contrairement à l'approche attendue face à ce sujet, Tout est pardonné est composé en faux-fuyant face aux ressorts sordides et mélodramatiques qui sont habituellement utilisés pour décrire les ravages de la drogue et la décomposition familiale qui s'ensuit. La cinéaste évite de juger ce père incompréhensible, magistralement interprété par Paul Blain. Cet homme destructeur mais aussi capable de moments d'amour et de tendresse se dérobe littéralement devant sa femme et sa fille ainsi que les spectateurs. La justesse de la construction narrative, qui désamorce avec une splendide efficacité les scènes difficiles, construit patiemment une lente et très prenante émotion, qui sourd enfin dans un dernier acte tout en retenue bouleversante, moment des retrouvailles entre le père répudié et sa fille. Tout est pardonné trouve toute sa force de conviction dans l'économie émotive et l'approche toute personnelle de la cinéaste.

 

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Buddha Collapsed Out of Shame, Hana Makhmalbaf, Iran

 

Les cinéphiles connaissaient déjà son père, Mohsen, ainsi que sa soeur, Samira, deux piliers du cinéma iranien actuel. Voici la troisième réalisatrice issue de cette famille qui est décidément un terreau fertile pour le talent cinématographique. Âgée d'à peine 18 ans, Hana Makhmalbaf signe une très belle allégorie anti-guerre, dans la plus pure tradition du cinéma-vérité iranien. Le film s'ouvre sur des images d'archives du dynamitage des fameuses statues bouddhistes de la région de Bamiyan, où vivent des familles afghanes. Ce lieu symbolique, hanté par le fantôme des statues disparues sous la bêtise fanatique, sera le théâtre de son récit qui raconte les mésaventures d'une petite fille de six ans et de son petit voisin qui la convainc d'aller à l'école. Suivant les pérégrinations de sa toute jeune actrice, la cinéaste installe un ton léger et badin au cours d'une première partie aussi attendrissante que savoureuse, qui offre également au spectateur de formidables images de cette région hors du monde. Mais le trait s'assombrira progressivement en cours de route, et cette parabole initiatique se transformera en une courageuse dénonciation de la violence, du fanatisme et de la cruauté, ciblant ouvertement les Talibans. La démarche est très évidente, mais elle est portée par une dimension poétique et une acuité documentaire sidérantes pour une si jeune réalisatrice. La grande majorité des acteurs sont de très jeunes enfants, que la cinéaste filme avec une justesse et une authenticité admirables.

 

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Du Levande (Toi qui es vivant), Roy Andersson, Suède

 

Sept ans après Chansons du deuxième étage, qui nous avait révélé l'immense talent et l'univers inimitable de ce styliste exceptionnel, voici le grand, très grand retour de Roy Andersson, et la confirmation qu'il doit être considéré comme l'un des plus originaux et importants cinéastes en activité. Impossible à résumer tant il rejette complètement toute structure narrative traditionnelle, Du Levande est formé d'une cinquantaine de tableaux autonomes minutieusement composés, et qui mettent en scène une galerie de personnages grotesques, à la mine patibulaire et au physique très typé. Ces êtres crispés, d'âge et de conditions divers, sont totalement inexpressifs et expriment une lassitude de vivre qui témoigne de la banalité de leur existence rongée par l'ennui, la solitude et le mal-être, qu'Andersson saisit dans des situations campées dans leur vie de tous les jours, mais qui basculent irrémédiablement dans l'incongru et l'étrangeté surréaliste. Le génie de cet hurluberlu suédois, disséqueur impitoyable de la condition humaine tout autant qu'humaniste, est évident dans chacun des plans, d'une perfection plastique qui nous laisse le souffle coupé. Son regard est celui d'un peintre ou d'un photographe qui élabore des mises en scène incroyablement sophistiquées, qui ne dévoilent que progressivement toute leur ampleur, tandis que des détails, cachés au départ, surgissent peu à peu. Sur le seul plan de la forme, ce film est un véritable chef-d'oeuvre de perfection plastique et de mise en scène. Chaque tableau est construit à la perfection, avec un sens du cadrage inégalé qui tire une force sidérante de sa fixité, et quelquefois de travellings ménageant une surprise pour le spectateur, qui doit être très attentif à tous les détails qui se révèlent. L'esthétique renversante, faite de pastels délavés et d'une uniformité de couleurs tirant vers le beige et le verdâtre, compose une atmosphère lugubre et sinistre, fortement évocatrice de l'aliénation des personnages, d'où surgit à tout moment un humour féroce et indescriptible. La dimension comique, très affirmée dans sa première partie, nous offre son lot de moments mémorables et de scènes anthologiques à faire hurler de rire. Le ton s'assombrit ensuite, et si l'humour noir est toujours quelque part au détour d'une scène, Andersson ne ménage pas non plus les traits incisifs d'une critique implacable du monde moderne, qui va en s'accentuant au fil du déploiement virtuose de sa démarche radicale. Il peint ainsi un monde au bord du précipice social et affectif, où l'humour est un rempart contre le désespoir absolu, et où le rêve est souvent tout ce qu'il reste aux habitants de ce monde afin de s'évader de la grisaille de leur vie. La dimension onirique du film baigne l'ensemble de ces tableaux dans une atmosphère diffuse, et est rendue explicite dans certains d'entre eux, où des personnages décrivent leurs rêves inénarrables - scènes de rêve sublimes qui ne sont pas sans rappeler le Luis Bunuel de la dernière époque. Il faut enfin souligner une trame sonore en parfait accord avec le ton tragicomique de la démonstration étourdissante de Roy Andersson, faite de musiques de fanfare et de jazz traditionnel de Nouvelle-Orléans, au ton amusé, fantaisiste et léger, en parfait contrepoids avec la maestria visuelle et la décomposition catatonique qui se déploie sous nos yeux. Du Levande est un film rare, immense et exceptionnel, un accomplissement visuel démesuré et une parabole magistrale sur le fait d'être humain, dans un monde tout à la fois terriblement laid et extrêmement beau. Cette oeuvre figurera très haut parmi nos films préférés de l'année.

 

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Lynch, blackANDwhite, États-Unis

 

Qui se cache sous ce pseudonyme plutôt racoleur qui revendique la paternité de ce portrait impressionniste et fragmenté du célèbre et énigmatique cinéaste David Lynch? Cela a somme toute peu d'importance, bien qu'il soit manifeste que ce dernier a eu la chance de côtoyer le maître sur une période étendue. Lynch n'est en aucun cas un documentaire informatif portant sur l'oeuvre du réalisateur de Inland Empire, et les personnes qui le visionnent en souhaitant obtenir un éclairage, voire des clés d'interprétation sur sa filmographie et sur l'univers lynchien risquent d'en sortir sérieusement déçus. Cet essai maniéré refuse toute analyse ou distanciation et propose une plongée brute et totalement aléatoire dans l'intimité créatrice et le travail quotidien de Lynch. Il en ressort un portrait complexe de cet artiste insaisissable, qui cultive un peu son mythe tout en nous permettant de découvrir une facette humaine du personnage excentrique. Loin d'être une édification promotionnelle, ce portrait expose sans ambages les multiples dimensions de son sujet : on y voit un Lynch tour à tour raconteur d'anecdotes et cabotin, caractériel et apaisé, féru de méditation transcendantale et inquiet, véritable bombe de créativité qui s'agite sans cesse autour de multiples projets. On y découvre surtout que le cinéaste est un artiste complet, passionné de photographie, patenteur et bricoleur infatigable. Son cinéma est ainsi placé dans une perspective beaucoup plus large. Tout cela est présenté à grand renfort d'effets de style : image granulée, effet sali, cadrages incongrus, split screens, agitation frénétique de la caméra et j'en passe. Le traitement peut lasser par moments, mais il est en parfait accord avec les nouvelles préoccupations esthétiques de Lynch, qui a rejeté la pellicule et la technique lourde traditionnelle au profit de la souplesse chaotique du numérique, tout rendant très bien le bouillonnement créatif de l'artiste. Un visionnement essentiel pour les fans, pour autant que leurs attentes ne soient pas démesurées face à ce projet modeste, un peu poseur mais éclairant.

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