Les carnets du festivalier - Festival du nouveau cinéma 2007

Jour 11 - 21 octobre

Bog of Beasts, Claudio Assis, Brésil

Le cinéaste brésilien Claudio Assis sort la tronçonneuse et assène des coups répétés à notre confort cinéphile avec ce brûlot provocateur et amoral qui bousculera les plus endurcis des spectateurs. Transgressif et nihiliste jusqu'au malaise, Bog of Beasts est une plongée désespérée et complètement sordide au coeur des ténèbres d'un petit bled perdu quelque part au Brésil, où la violence, la prostitution, l'alcoolisme, des rapports sexuels totalement dépravés et humiliants et des jeux d'une cruauté absolue composent les relations que les habitants, jeunes comme vieux, établissent entre eux. Perdue parmi un océan de pervers et d'agresseurs autour duquel s'articule le récit, à la forme très libre, une adolescente timide et ingénue de seize ans suscitera la convoitise des hommes, ramenés au niveau de la bête. Son grand-père manipulateur et détestable excite les désirs des obsédés de la région en l'exhibant aux camionneurs du coin afin de faire un peu d'argent. On devine bien vite que la situation risque de dégénérer - et lorsque ce sera le cas, inévitablement, ce sera d'une laideur et d'une atrocité qui ne se traduisent pas en mots. Pas l'ombre d'une note d'espoir ou de répit ne surgira de ce portrait glauque et consternant. Véritable assaut barbare qui nous prend par la gorge avec une furie pétrifiante, Bog of Beasts est aussi impitoyable envers ses personnages que ses spectateurs, qu'il malmène simultanément avec une assurance et une virulence implacables. Une mise en scène somptueuse et ample, lyrique et tellurique par moments, agit en contrepoint avec l'univers bestial qui s'y déploie. Le style majestueux de la mise en scène n'en est que plus troublant. On pense à Bruno Dumont ou à Gaspar Noé, tant en raison de l'affront sensoriel que de la virtuosité de la composition des plans, mais Claudio Assis possède son style bien à lui, d'une sensualité torride mais qui bascule irrémédiablement dans l'horreur sans nom. Bog of Beasts n'est certainement pas à mettre entre toutes les mains, tant il regarde en pleine face ce qu'il y a de plus innommable et de condamnable chez l'humain. Soyez avertis : viols, brutalité insoutenable et misogynie rampante sont au menu. Pour qui est capable de ne pas se fermer les yeux devant un tel tableau, il y a là une vraie découverte cinématographique. De loin le film le plus dérangeant du festival.

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L'Avocat de la terreur, Barbet Schroeder, France

Un portrait complexe et absolument fascinant de l'avocat Jacques Vergès, un personnage hautement controversé qui a joué un rôle déterminant dans plusieurs des procès les plus importants et médiatisés des quatre dernières décennies sur le plan international. De toute évidence fasciné par ce personnage charmeur mais dont les zones d'ombre et les prises de position douteuses sur le plan politique ont de quoi rendre sérieusement perplexe, Barbet Schroeder signe un documentaire génial, inspiré et vertigineux, mais qui nous laisse devant un nombre incroyable de questions, de doutes et de pistes abandonnées en cours de route. Et il est facile de comprendre pourquoi : son sujet est bien vivant, et il a manifestement trempé dans des histoires qui ne sentent vraiment pas très bon. Car le parcours professionnel de Vergès ne fait rien pour nous réconcilier avec les nobles idéaux de la justice et de la loi. Après avoir établi sa réputation et sa notoriété en défendant - puis en mariant - une des figures les plus emblématiques du mouvement de la libération algérienne, la terroriste Djamila Bouhired, Vergès aura connu un parcours juridique fortement teinté de prises de position politiques qui l'associent tantôt au communisme, tantôt à l'extrémisme néonazi, en passant par l'antisémitisme et les mouvements de libération de la Palestine et on en passe. Un chemin sinueux, marqué par une disparition mystérieuse de huit ans, restée inexpliquée même par le principal intéressé (on croit qu'il aurait séjourné au Cambodge et au Moyen-Orient), allant de l'extrême gauche à l'extrême droite, et fait de filiations avec des groupes terroristes arabes, des sympathisants nazis et mêmes les khmers rouges et le régime génocidaire cambodgien de Pol Pot. Un baril de poudre politique ahurissant sur lequel repose le sourire frondeur et impénétrable de cet être provocateur, mystificateur charismatique, fin stratège et insidieux renard qui demeure une énigme de bout en bout, se réclamant de Diderot et défendant Klaus Barbie sans même broncher.

Rigoureusement mené - le déroulement et la construction de ce documentaire sont absolument exemplaires - fourmillant de renseignements parfois contradictoires, de pistes intrigantes, de témoignages stupéfiants et de faits qui viennent se contredire et se compléter à l'infini, L'Avocat de la terreur nous passionne tout autant qu'il nous laisse dans un état de profonde frustration. On ne peut qu'être ébloui par le film et par l'abondante matière qui est évoquée avec maestria - plusieurs des enjeux les plus importants de la deuxième partie du vingtième siècle se déroulent à une vitesse fulgurante sous nos yeux. Mais on aurait évidemment souhaité que le cinéaste creuse davantage les dimensions problématiques du personnage - elles sont nombreuses, évidentes et extrêmement inquiétantes, mais elles ne sont qu'évoquées, bien qu'elles soient éloquentes - notamment ses visites en ex-RDA, documentées par la Stasi allemande, et en Hongrie communiste. On sent que Schroeder se garde bien de véritablement dénoncer ou de porter un jugement définitif sur Vergès. Aussi, il n'égratigne qu'en surface ce manipulateur de première envergure, le laissant distiller son oeuvre de séduction empoisonnée. Son arrogance indomptable jette continuellement de la poudre aux yeux afin de mieux cacher l'horreur de ses implications indéfendables avec les Klaus Barbie, Slobodan Milosevic et le négationniste Roger Garaudy - on évoque à peine le premier et on ne parle même pas des deux autres, alors qu'il y a là des faits accablants qui pèsent lourdement dans la balance. Mais voilà sans doute de la matière beaucoup trop explosive. Voilà peut-être justement le génie de Schroeder, qui montre suffisamment de faits accablants et qui expose la nébulosité indiscernable des propos du personnage afin de mieux mettre en valeur son aspect trouble et ignoble. Vergès y va ainsi de ses commentaires totalement évasifs de dandy rayonnant et imperturbable qui passe sous un silence odieux les pires affinités et mensonges, tandis que ses relations douteuses avec des criminels notoires sont justifiées au nom du droit à la défense. Schroeder se permet tout de même, dans un contrepoids nécessaire, de souligner sa complicité avec le terroriste Carlos et le sympathisant nazi François Genoud, ce qui a de quoi donner froid dans le dos. Documentaire marquant et essentiel monté comme un thriller au suspense palpitant, L'Avocat de la terreur porte très bien son titre, tandis que son sujet se dérobe sous nos yeux, le temps d'une démonstration époustouflante qui déploie un vaste écran de fumée témoignant des horreurs du vingtième siècle. Un film essentiel et dérangeant, à voir sans faute.

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VHS Kahloucha, Néjib Belkadhi, Tunisie

Moncef Kahloucha est Tunisien. Peintre en bâtiments aux conditions de vie très modestes, il est également un passionné de cinéma qui imite Alain Delon et Clint Eastwood, qui figurent parmi ses idoles. Moncef est également un cinéaste amateur dont la motivation est aussi hilarante qu'impressionnante. Bien déterminé à compléter la réalisation de son prochain film, Tarzan chez les Arabes (...), Moncef demande la participation de toute la petite communauté qu'il côtoie. Cascades risibles, poursuites ridicules et tournage approximatif s'ensuivent. Néjib Belkadhi a suivi ce Ed Wood tunisien en puissance et a concocté ce documentaire sympathique qui dévoile l'énergie débordante et communicative qui anime Kahloucha. Bien sûr, l'amateurisme de son protagoniste et de son équipe improvisée offre de nombreuses séquences d'un comique consommé - il faut le voir courir partout avec sa caméra et préparer des mises en scène aléatoires où il cumule les maladresses et le n'importe quoi sans broncher. Ce qui importe, c'est son film - un pur film de genre, fait d'action et de sensations fortes, et tourné en super VHS! Ce portrait attachant et divertissant a beaucoup en commun avec American Movie, en ce qu'il montre un individu obnubilé par l'idée de faire du cinéma, tout en faisant preuve d'un manque de talent et de moyens évidents. Ce documentaire cocasse et singulier a le mérite de nous exposer une facette totalement inédite et originale de la Tunisie. Bien plus qu'un exemple curieux et fascinant du "do it yourself", il offre également une incursion sociologique fascinante, loin du portrait habituel. Beaucoup plus que d'un film en préparation et d'une quête cinéphile, il est aussi question de toute une communauté composée d'individus excentriques qui combattent la banalité de leur existence et qui mettent un peu de folie dans leur vie en s'agitant ainsi. La scène de projection du film terminé dans un café local est absolument anthologique. Rafraîchissant, authentique et inédit.

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Young People Fucking, Martin Gero, Canada

Le sexe. Il n'est question que de ça et de rien d'autre (ou presque) dans ce premier film canadien au titre cru et accrocheur, qui aborde la chose de manière directe et franche, sous un angle ouvertement comique mais sans verser dans l'explicite à la Shortbus, ni dans la vulgarité complaisante des niaiseries lubriques prépubères habituelles. Young People Fucking est rigoureusement construit en six parties qui reproduisent les étapes entourant les ébats de cinq couples hétérosexuels : prélude, préliminaires, sexe, interlude, orgasme et finale post-coïtum. Cinq récits parallèles sont proposés, chacun d'entre eux exposant une réalité commune et différente de gens dans la vingtaine ou la trentaine : il y a les ex-amoureux qui se retrouvent le temps d'une partie nostalgique de jambes en l'air, le couple un peu blasé et douillet en mal d'inspiration, les deux amis qui veulent tenter l'expérience, une première rencontre entre un tombeur de femmes et sa plus récente conquête, et enfin un couple un peu pervers composé d'un homme qui souhaite que son colocataire fasse l'amour avec sa copine sous ses yeux. Le cinéaste Martin Gero et son coscénariste Aaron Abrams exploitent tout le potentiel cocasse de leur sujet, dans des scènes légèrement folichonnes qui sont surtout axées sur des dialogues incisifs et humoristiques ainsi que sur les maladresses et le ridicule qui entourent les mouvements du désir. Solidement écrit et monté, divertissant et sans temps mort, le film offre toutefois peu de profondeur et de perspective, tant les personnages demeurent prisonniers de leur aspect stéréotypé et du côté plutôt BCBG de la démonstration. Drôle, dynamique et bien envoyé, mais rien de bien sulfureux.

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Berliner Reigen, Dieter Berner, Allemagne

Inspiré d'une pièce d'Arthur Schnitzler, ce long métrage est le fruit d'un travail collectif réunissant des étudiants en interprétation et en scénarisation au sein de l'une des écoles de cinéma les plus réputées en Allemagne. Transposé au sein de la jeunesse contemporaine, le récit est composé de dix tableaux présentant la rencontre et l'expression du désir chez une dizaine de personnages masculins et féminins qui se croisent et qui se lient entre eux. Essentiellement motivés par des rapports de séduction, de désir et de tension sexuelle, les personnages développent des relations avant tout charnelles et le plus souvent éphémères, représentatives d'un certain désarroi amoureux générationnel actuel. Impeccable sur le plan technique, emboîtant avec souplesse ces récits enchâssés comme des vases communicants, cette réalisation témoigne toutefois de l'inexpérience de ses créateurs. Le jeu est certes déjà très professionnel mais manque de profondeur et de nuances. Les personnages sont unidimensionnels et souvent réduits à de simples stéréotypes bourgeois sans consistance. Les prétentions sociales du scénario et des mises en situation sont également plaquées et malvenues : les jeux de pouvoir et l'illustration de rapports entre classes sociales sont schématiques et maladroits. On aurait enfin souhaité que les concepteurs se préoccupent d'autre chose que des pulsions sexuelles des protagonistes, qui deviennent rapidement répétitives et lassantes. En somme, bien peu à se mettre sous la dent sous cette surface léchée et superficielle.

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