Les carnets du festivalier - Festival du nouveau cinéma 2007

Jour 1 - 11 octobre

California Dreamin', Cristian Nemescu, Roumanie

Le festival s'amorce en force avec les images en noir et blanc anthologiques d'un obus dévalant les marches d'un escalier, derrière une famille roumaine en panique. Nous sommes en 1944, mais California Dreamin' va rapidement nous propulser en 1999, en pleine guerre du Kosovo, dans une petite bourgade perdue au fin fond de la Roumanie. C'est là qu'un contingent de soldats américains de l'OTAN dépêché en mission confidentielle est forcé de s'arrêter, en raison du zèle bureaucrate - et de l'antiaméricanisme galopant - d'un chef de gare magouilleur. Pendant quelques jours, les soldats devront frayer avec les villageois, semant la joie et l'espoir, mais aussi le chaos. Inspiré d'un incident réel, le film du jeune cinéaste Cristian Nemescu, malheureusement décédé à 27 ans en plein montage de son film, est une satire décapante et cinglante qui renvoie dos à dos l'incompétence administrative, la naïveté pro et antiaméricaine et la corruption endémique de son pays, ainsi que l'impuissance et l'ignorance des américains face à la complexité de la réalité sociale des Balkans. Souvent drôle et truculent, très ambitieux dans sa volonté de brosser un portrait socio-politique de son pays à la manière du Kusturica de Underground, le film souffre en de nombreux endroits du fait qu'il soit resté inachevé. Terminé et distribué par ses producteurs, California Dreamin' est beaucoup trop long et inégal à 155 minutes, et le récit n'évite pas les stéréotypes et les maladresses qui atténuent la dimension complexe et inspirée de la chronique allégorique de Nemescu. Porté par d'excellentes interprétations de Razvan Vasilescu (Le Chêne) et Armand Assante, il n'en demeure pas moins un bel exemple de l'émergence du cinéma roumain, et il nous fait regretter la perte d'un talent extrêmement prometteur. On se serait toutefois vraiment passé de la chanson des Mamas & The Papas, dont on a trop abusé au cinéma.

Nothing Else Matters, Julia von Heinz, Allemagne

Amorcé de manière un peu nonchalante, ce premier long métrage d'une jeune cinéaste allemande révèle en bout de ligne un talent très prometteur et une belle sensibilité face à un sujet difficile. Le récit raconte les déboires d'une adolescente de quinze ans en fuite et qui se lie d'amitié avec une jeune fille aux fréquentations peu recommandables. Lorsqu'elle tombe enceinte, elle doit faire face à l'épreuve en recevant un soutien inattendu de cette marginale, ce qui entraîne les deux adolescentes dans une série de décisions aux graves conséquences. Plutôt quelconque en ouverture, ce drame social s'étoffe peu à peu d'une étonnante justesse et complexité psychologique qui le mène dans des avenues étonnantes. La réalisatrice porte ainsi un regard empathique mais sans mièvrerie sur le milieu des jeunes exclus de la société allemande. Les deux jeunes actrices principales sont excellentes et on sort conquis par ce film qui évite de sombrer dans le mélodrame ou le ton prêchi-prêcha que son sujet commandait.

La Antena, Esteban Sapir, Argentine

Fort singulière expérience cinématographique que ce film argentin en noir et blanc, qui rend un hommage inspiré au cinéma muet, en particulier à l'expressionnisme allemand. Plusieurs trouvailles visuelles brillantes parsèment ce récit plutôt schématique qui est campé dans une ville dont les habitants ont perdu la parole et qui vivent sous l'emprise des images et de la nourriture de Mr. TV, qui monopolise les ondes tout en contrôlant l'imaginaire de la population. Une parabole limpide mais très efficace qui se révèle malheureusement quelque peu courte. À 90 minutes, le film apparaît un peu long, l'inventivité indéniable de son univers s'essoufflant légèrement en cours de route, faute d'un scénario suffisamment étoffé pour l'appuyer. Très mélancolique, le film manque également d'une certaine verve en regard des expériences assez similaires d'un Guy Maddin, qui pousse le délire beaucoup plus loin dans la recréation du cinéma muet et la perpétuation de l'héritage du surréalisme. Ces quelques réserves mises à part, La Antena demeure un objet cinématographique non identifié très original, et il offre une délicieuse imagerie surréaliste qui ravira les amateurs d'abstraction filmique et de nostalgie cinéphile appuyée. La direction artistique est particulièrement impressionnante, le cinéaste ayant fait des merveilles avec très peu de moyens.

El Asaltante (The Mugger), Pablo Fendrik, Argentine

Un autre premier film, et une expérience qui laisse déstabilisé et perplexe. Court et fulgurant - à peine 67 minutes - ce concentré de cinéma-vérité tourné avec nervosité et urgence, caméra à l'épaule, nous met sur le chemin d'un homme aux apparences fort dignes qui commet des agressions armées très calculées. Dénués de toute explication psychologique, ces gestes surprennent tout autant ses victimes que le spectateur, qui est plongé dans un état de tension, d'inquiétude et de suspense extrêmement bien menés, questionnant notre sympathie et notre réprobation devant les actes et les motifs de cet homme opaque et mystérieux, brillamment interprété par Arturo Goetz, formidable dans ce rôle très physique, haletant et énigmatique. Un petit bijou de fulgurance à l'état pur, très près du cinéma des frères Dardenne (Rosetta en particulier), pratiquement tourné en temps réel, aussi fuyant que son personnage principal.

Persepolis, Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, France

Un très beau film vient couronner cette première journée fort chargée. Une foule nombreuse se pressait à l'entrée du Cinéma Impérial afin d'assister à la projection de l'un des films les plus attendus du festival, le film d'animation Persepolis, de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. Et on n'aura pas été déçus, tant cette très intelligente et émouvante saga autobiographique relatant la jeunesse de Marjane Satrapi en Iran, adaptée par elle-même au cinéma à partir de sa bande dessinée, constitue à tous égards une impressionnante réussite. La talentueuse auteure évoque avec une grande économie et une incroyable justesse ses années passées sous la coupe du régime islamiste iranien, au cours des années 80, ainsi que son exode en Europe. Elle dévoile les drames personnels, familiaux, sociaux et politiques qui ont marqué cette période, avec une égale dose de dénonciation, d'humanité, d'humour et d'émotion. Dotée d'une plume splendide, elle signe des dialogues dévastateurs, parfaitement rendus par un trio de voix en parfaite harmonie avec son style (Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve et Danielle Darrieux). Le film est à la fois une fabuleuse leçon de rattrapage historique pour les Occidentaux qui connaissent peu ou mal l'histoire iranienne récente, un portrait féministe savoureux et une véritable oeuvre personnelle, forte d'un univers passionnant, irrésistible et fort touchant. Un incontournable qui remplit toutes ses promesses.

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