The Director's Cut

Fantômas

Étiquette : Ipecac (2001)

Pour son deuxième album, le groupe Fantômas vient de frapper un grand coup. On savait le quatuor métal-expérimental de Mike Patton, Buzz Osbourne (Melvins), Trevor Dunn (Mr. Bungle) et Dave Lombardo (Slayer) capable du meilleur et du plus audacieux : ici, ils dépassent toutes les attentes avec un projet de relecture de thèmes de musiques de film qui rend un splendide hommage à certains des plus grands compositeurs de trames sonores et à plusieurs des motifs musicaux qui ont marqué l'histoire du cinéma, en particulier le film d'horreur et le cinéma culte. Dans un style qui allie une virtuosité à tout rompre, un sens aiguisé de la déconstruction, des ruptures de ton inventives et un humour irrésistible, Fantômas offre seize purs bijoux cauchemardesques empreints d'une atmosphère incomparable, fusionnant le gothique, le métal, le grindcore, l'opéra et bifurquant vers le jazz, le lounge, où de belles envolées lyriques sont brusquement interrompues par de furieux assauts distorsionnés, eux-mêmes suivis de constructions sonores à la fois belles et étranges, irrésistiblement marquées par les morceaux originaux, que l'on reconnaît immédiatement, mais retravaillés en profondeur et investis d'une nouvelle flamme. À la fois cohérent et éclaté, l'univers de Fantômas, sur The Director's Cut, est tout sauf statique et prévisible. Leurs réinterprétations corrosives, décapantes et confondantes laissent pantois, au bord de la jubilation. L'idée, en soi, était excellente, le résultat, proprement stupéfiant.

L'orchestrateur et initiateur du projet, Mike Patton, signe adaptations, arrangements et production de cet album qui peut d'ores et déjà être considéré comme une oeuvre marquante et un sommet du genre. Son travail a de quoi susciter l'étonnement et l'admiration. Que de chemin parcouru depuis Faith No More! Devenu l'un des plus illustres et notoires artisans de la scène de la musique actuelle avec John Zorn, Patton aura signé ici l'un de ses projets les plus aboutis et passionnants, davantage accessible et accrocheur, en plusieurs endroits, que plusieurs de ses projets extrêmes précédents, mais résolument avant-gardiste et sans concession. C'est donc dire que cet album est un aboutissement, un point culminant de ses recherches musicales des dernières années. Qu'il soit en plus un incomparable et original hommage au septième art achève d'en faire une oeuvre-clé.

L'album s'ouvre sur rien de moins que le Godfather de Coppola : le thème de Rota en prend pour son rhume, mais garde intacte toute sa mélancolie appuyée dans une irrésistible adaptation bicéphale et schyzophrénique, à la fois complainte lyrique italienne et assaut grindcore. La suite de l'album offre des versions revisitées de thèmes composés par les plus grands : Henry Mancini (compositeur à l'honneur avec deux pièces, Experiment in Terror et Charade), Bernard Herrmann (sublime interprétation de Cape Fear), Angelo Badalamenti (Twin Peaks : Fire Walk with Me), Ennio Morricone (Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon) et John Barry (Vendetta). Chaque compositeur subit à la fois un traitement respectueux et complice, mais aussi une opération chirurgicale majeure que l'on pourrait qualifier, faute de mieux, de mutation sauvage. Comment décrire autrement la version inénarrable du thème de The Omen (Ave Satani), devenu un opéra satanique trash, avec Patton comme grand prêtre fou récitant en transe des locutions latines pendant que le reste de groupe ravage avec furie la composition de Jerry Goldsmith? Un des sommets cataclysmiques de l'album. Qu'en plus, Fantômas nous offre un voyage dans des contrées plus obscures du septième art, comme le thème de Henry : Portrait of a Serial Killer et le méconnu Spider Baby, et nous voilà comblés.

L'idée de relectures et de réinterprétations de thèmes filmiques n'est pas nouvelle : l'album de Fantômas survient trois ans après un projet similaire conçu par le groupe européen Morte Macabre qui, avec Symphonic Holocaust, signait déjà en 1998 des relectures de thèmes d'horreur cultes, notamment le Rosemary's Baby de Polanski (également repris par Fantômas, dans une version fort différente, magistrale) et le Gates of Hell de Lucio Fulci. Album tout aussi excellent et essentiel que Director's Cut au demeurant, mais davantage rattaché au créneau spécifique du cinéma d'horreur, italien en particulier, et marqué par des influences plus profondément ancrées dans le terreau du rock progressif et gothique. John Zorn avait évidemment lui aussi exploré ces territoires avec The Big Gundown, hommage à Ennio Morricone, il y a plus de dix ans. Comme dans le cas de Zorn, le mérite de Director's Cut se situe dans la formidable diversité des approches musicales et la variété des styles et genres tant musicaux que cinématographiques convoqués. Patton, versatile et caméléon comme pas un, n'aura jamais affiché une aussi incroyable virtuosité : ses "performances vocales", parfois même appuyées de quelques textes macabres de circonstance, passent sans sourciller du cri primal death metal à la complainte version crooner façon Sinatra en passant par des envolées opératiques, de la narration caverneuse aux borborygmes tour à tour inquiétants et hilarants. Affichant un registre virtuose et élaboré, il passe de l'un à l'autre avec une aisance confondante. Le ton bifurque sans cesse, de la dérision à l'effet surappuyé, avec des réminiscences évoquant le spaghetti-western, l'expressionnisme, le film de gangsters, le film d'espionnage, l'horreur, le serial killer movie et le psychotronique... sur un seul et même disque, il faut le faire, même Zorn n'avait pas affiché autant de génie à revisiter les codes de ces musiques. Son trio apocalyptique de musiciens est évidemment à la hauteur, et étonne lui aussi par le savant sens de la déconstruction dont il fait preuve sur chaque pièce. Le fans de métal seront sans doute déstabilisés de voir oeuvrer ces figures de proue de ce style ultra codé dans des registres et avenues aussi variés et formidablement éclectiques, et le faire avec autant de brio. Si Fantômas peut tout arracher avec un mur de brique de décibels à tout moment, ils ont le mérite de mesurer et d'économiser leurs effets, et de les incorporer à un véritable travail musical complexe et sophistiqué qui ne se résume pas à une entreprise de massacre, loin de là. Les salves métal attendues surviennent inévitablement, mais elles se font moins présentes, laissant place à un nouveau son qui positionne le groupe à un niveau et une place complètement à part sur la scène hardcore actuelle.

Drôle, intense, magistralement réalisé, anthologique presque à chaque pièce : The Director's Cut ravira autant les férus de Painkiller et Naked City que les cinéphiles curieux et ouverts d'esprits. L'album de l'année?

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