Fantasia 2008

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Carnets Fantasia 2008 - Jour 15 : jeudi 17 juillet

Fantasia compte plusieurs films-événements à même sa riche programmation - y compris deux premières mondiales très attendues cette fin de semaine - et on ne veut évidemment pas manquer ces pièces de résistance. Mais il ne faut pas non plus négliger les œuvres plus modestes ou obscures. On y fait souvent des découvertes qui enrichissent grandement une expérience festivalière. Le menu de ce jeudi est justement composé de deux curiosités qui se révèlent être de véritables trésors d’humanisme, en plus de proposer un regard cinématographique singulier et complémentaire. Débutons avec un documentaire extrêmement touchant sur deux individus qui éprouvent une admiration sans borne, pour ne pas dire maladive, envers Tiffany, une chanteuse pop des années 80. I Think We’re Alone Now nous présente Jeff, un quinquagénaire qui est atteint du syndrome d’Asperger, et Kelly, un (ou une) hermaphrodite. Ces deux individus ont en commun leur obsession extrême pour une figure dérisoire et rapidement oubliée de la scène pop des années 80 : la chanteuse Tiffany. Jeff et Kelly ont érigé Tiffany au rang de déesse, et même d’amour de leur vie. Leur « relation » avec elle dure depuis près de vingt ans. Ils sont bien plus que des fans : chacun à leur manière, ils se sont construit un univers délirant où ils croient entretenir un lien d'attachement particulier avec cette figure de fantasme qui alimente leur vie intérieure. Excentrique, leur lubie? Bizarre? Un peu (beaucoup) à côté de la plaque? Toutes ces réponses, mais bien plus que cela. Car si ce documentaire empathique et fascinant de Sean Donnelly s’ouvre sur une incursion passionnante et parfois loufoque au cœur du phénomène des groupies excessifs et des stalkers de personnalités médiatiques, il devient vite évident que ce qui intéresse véritablement le cinéaste, ce sont ces deux personnes, leur vie, leurs désirs, leur monde singulier et plus encore, leur terrible solitude, qu'il nous partage avec une émouvante sincérité. On découvre des êtres marginalisés par leur différence et dont l’imaginaire fantasque dissimule un énorme mal de vivre et des besoins affectifs qui se heurtent aux obstacles créés par leur difficulté à être acceptés par la société. En refusant de les traiter comme des phénomènes de foire, le cinéaste leur laisse la parole, à eux et à leur entourage, et nous convie à découvrir leur intimité, parfois troublante, toujours bouleversante. On rit souvent en écoutant I Think We’re Alone Now, un portrait authentique, sincère et immensément juste, mais surtout, on est remués en profondeur. Un documentaire essentiel, sensible, brut et en parfaite symbiose avec ses sujets, jusque dans sa forme. En prime, on aura eu droit à des commentaires très intéressants du cinéaste, venu présenter son film. Très certainement l’un des meilleurs films de la sélection des « Documentaries From the Edge » de cette année.

Le film suivant ne saurait être mieux choisi. Handle Me With Care aborde lui aussi la thématique de la marginalité, de manière totalement différente mais avec un sens similaire de l’empathie. Comme toujours, les thaïlandais ne font rien comme les autres et redéfinissent l’expression « sur l’acide » avec cette histoire abracadabrante d’un jeune homme qui possède trois bras. Sa difformité est bien sûr l’objet d’incompréhension et de rejet de la part de son entourage, une situation qu’il vit assez difficilement en dépit du fait qu’elle peut également lui procurer des avantages, révélés avec un sens aiguisé du cocasse et de l’absurde. Le cinéaste exploite cette idée originale en multipliant les scènes riches en situations surréalistes, à l'humour savoureux. Mais lorsque notre pauvre homme à trois bras décidera de prendre la route vers la grande ville afin de procéder à une opération qui lui permettra de ne plus être considéré comme un monstre et de vivre une vie plus normale, il fera la connaissance d’une jeune femme abandonnée par son mari. Cette rencontre de deux être esseulés fera progressivement basculer le récit, amorcé sous un angle comique réjouissant et astucieux, vers une romance mélodramatique qui évite – oh miracle! – les excès de sentimentalisme auxquels on pouvait s’attendre avec un sujet aussi propice à la guimauve et au cabotinage. Ces deux écueils sont évités brillamment par le cinéaste thai Kongdej Jaturanrasamee, qui témoigne d'un sens de la mise en scène épatant. La direction photo est somptueuse, les situations très imaginatives ne manquent pas, et les trucages avec le troisième bras sont extrêmement bien faits et efficaces – et ce, sans aucun effet numérique, ce qui est un véritable petit exploit de travail artisanal soigné. Les acteurs offrent d’excellentes performances, sans sombrer dans un jeu affecté qui plombe parfois ce type de cinéma thaïlandais, et le film utilise à merveille des intertitres sur fond noir afin de révéler les sentiments et les réflexions du personnage principal. Tant sur le plan de la comédie que sur celui du mélodrame, Handle Me With Care constitue une très agréable réussite qui en fait un Citizen Dog en mode mineur. Une surprise de taille qui confirme que le cinéma thaïlandais a beaucoup à offrir lorsqu’il sait bien doser sa folie épatante et lorsqu'il est porté par un cinéaste aussi talentueux. En voilà un à suivre de près.

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