FanTasia 2007 - 11e édition

Éditorial : Une année charnière

La onzième édition de Fantasia aura comblé, voire carrément dépassé toutes les attentes, déjà immenses, que ce festival atypique et délinquant a su créer auprès de ses irréductibles fans au fil des années. L'accomplissement est de taille, d'autant plus qu'il survient lors de l'édition suivant le dixième anniversaire de l'événement. Il y a de quoi être joyeusement impressionné.

Les chiffres sont éloquents : 130 longs métrages ont été présentés dans le cadre de cette onzième édition, comparativement à 90 longs métrages en 2006. Un bond prodigieux, auquel on doit ajouter 22 programmes de courts métrages, ainsi que de nombreux événements spéciaux. Cette expansion, favorisée par l'arrivée de subventions provinciales et municipales, a également nécessité l'ajout d'une troisième salle, le théâtre J.B. Hall, un amphithéâtre de taille moyenne qui permet de diffuser des oeuvres sous format vidéo. Le résultat : une participation record, qui a vu le nombre de spectateurs passer de 77 000 à 81 000.

Le pari était tout de même risqué : comment augmenter le nombre de films de manière considérable tout en maintenant le niveau de qualité des oeuvres présentées ainsi que l'esprit et la particularité du festival et de sa programmation? La réponse : en ouvrant progressivement les horizons de la sélection de films, notamment du côté du cinéma d'auteur et du documentaire, tout en profitant de l'engouement qui entoure le cinéma de genre et le cinéma asiatique à l'heure actuelle, à l'échelle mondiale. On le sait, Fantasia a bâti sa réputation sur la présentation de films de genre et de films extrêmes, et ce type de cinéma est de plus en plus populaire auprès des nouvelles générations de réalisateurs et de cinéphiles. L'Asie a amorcé le phénomène, l'Europe a suivi, et l'Amérique entre maintenant elle aussi dans la danse. La scène locale témoigne d'une effervescence nouvelle, que Fantasia a en grande partie contribué à créer et dont le festival récolte maintenant les dividendes. Le nombre sans cesse croissant de films de genres, tant du côté du court que du long métrage, permet au festival de miser sur un bassin de films inépuisable. Il en va de même pour le cinéma asiatique, qui a un nombre exponentiel d'oeuvres de qualité à offrir.

Renouvellement : cinéma d'auteur et documentaires

Mais Fantasia sait aussi se renouveler. Ses fans de la première heure le lui ont parfois reproché, mais il est indéniable que ses organisateurs ont su prendre la voie nécessaire afin que le festival puisse assurer sa continuité et prendre la place qui lui revient sur l'échiquier de plus en plus complexe des festivals de films montréalais. Le créneau de prédilection demeure le cinéma de genre - et l'horreur et le fantastique en particulier - mais de plus en plus de films d'auteur s'insèrent au sein de la programmation. Chacun à sa manière, des films comme Isabella, After This Our Exile, Big Bang Love: Juvenile A, The Road to Nod, Spiral et Stalker témoignent de ce souci de diversifier le public et de présenter des oeuvres différentes et audacieuses. Il en va de même avec l'exploration de créneaux plus grand public - la comédie romantique et le mélodrame sentimental, surtout du côté du cinéma sud-coréen. Mais ces tendances étaient toutes déjà bien présentes lors des éditions précédentes. La plus grande nouveauté - et l'une des plus belles réussites - de cette onzième édition fut l'ajout d'une section entièrement consacrée au documentaire. La sélection regroupée sous le nom de Documentaries from the Edge a offert un formidable panorama documentaire, d'une richesse et d'une diversité inouïes. Si l'on ajoute à cette sélection de très haut niveau la série de documentaires de Yves Montmayeur sur le cinéma asiatique, également très pertinente, ce fut là, sans conteste, l'un des coups de maître de cette onzième édition.

Sélection asiatique : festin royal

Si les nouvelles avenues empruntées par le festival avaient de quoi réjouir, les créneaux fondateurs, eux, allaient sustenter les appétits les plus voraces. La cuvée asiatique de la dixième édition avait quelque peu déçu. En comparaison, la sélection asiatique de cette onzième édition était un véritable festin à couper le souffle. D'abord par le nombre de films, mais surtout, par la qualité de la sélection et le nombre de pièces de résistance.

En tête de file, la sélection japonaise, forte de nombreux incontournables : Nightmare Detective de Shinya Tsukamoto; Retribution de Kiyoshi Kurosawa; deux films de Sion Sono, dont Exte: Hair Extensions; trois films de Takashi Miike, dont Big Bang Love, Juvenile A; le dyptique Death Note; la merveille d'animation Tekkon Kinkreet; le très récompensé Always ainsi que le meilleur film du festival, l'inoubliable Memories of Matsuko. La sélection coréenne n'était pas en reste : un grand cru attendait le cinéphile avec War of Flowers, A Dirty Carnival, Time, Dasepo Naughty Girls, A Bloody Aria, The King and the Clown, Like a Virgin et City of Violence - et on ne nomme que les plus intéressants. Il faut ajouter à cela un retour en force du cinéma de Hong Kong, avec Exiled, Dog Bite Dog, After This Our Exile et Isabella, ainsi que des films comme 13 Beloved et The Unseeable, de Thaïlande, et The Banquet, de Chine. La liste est longue et le choix est aussi éclectique que pertinent, confirmant que la sélection asiatique demeure l'un des noyaux essentiels et l'une des forces incontestables du festival.

Sélection européenne et américaine : provocation et conscience sociale

Si le nombre de films asiatiques à voir donnait littéralement le tournis, il ne fallait pas pour autant négliger la sélection américaine et européenne, fort substantielle elle aussi. Le clou de cette portion de la programmation : cinq films politiquement engagés et indépendants, inquiets face à l'avenir menacé de notre planète, et regroupés sous le nom de Hell is a City: the Cinema of Urban Apocalypse. Avec la sélection de documentaires, cette section constituait l'autre idée de génie de cette édition et offrait aux cinéphiles des films sans compromis, aux fortes résonances sociales, suscitant de nombreuses réflexions et de surprenantes affinités thématiques entre eux. Deux d'entre eux sortaient du lot : Mulberry Street et plus encore Right at Your Door, formidable allégorie sur la paranoïa américaine et les menaces terroristes. Davantage que la sélection européenne, quelque peu décevante cette année en regard de l'excellente cuvée de 2006 (si l'on excepte le remarquable thriller espagnol The Backwoods et la solide sélection danoise avec le bouleversant Ghosts of Cité Soleil et les excellents Adam's Apples et Offscreen), la sélection états-unienne a étonné par son audace et par la pertinence de son regard jeté sur une société en déroute. Soulignons notamment le jubilatoire brûlot offensant Poultrygeist, de l'indécrottable Lloyd Kaufman, l'horreur environnementale du toujours très pertinent Larry Fessenden, avec The Last Winter, ainsi que le téméraire et insoutenable The Girl Next Door, de Gregory Wilson.

Le bonheur est dans la salle

Fantasia, c'est aussi et surtout une atmosphère de délire collectif, une ambiance à tout casser et l'enthousiasme contagieux d'une foule hystérique et insatiable qui fait de chaque projection une expérience que l'on ne retrouve nulle part ailleurs et qui dépasse le simple fait de visionner un film. Tout cela était bien sûr au rendez-vous une fois de plus cette année, avec en prime la participation de plus en plus importante de nombreux cinéastes accompagnant leur film et répondant aux questions des spectateurs. On ne saura jamais assez remercier toute l'équipe de ce festival iconoclaste, au charme bordélique irrésistible, de nous offrir une telle fête annuelle. Il reste à espérer que les médias accordent une plus grande attention à cette manifestation culturelle de premier ordre. La couverture journalistique de cette onzième édition a été largement insuffisante, indigne d'un événement d'une telle ampleur et de la qualité de la programmation. Cela n'a pas empêché des dizaines de milliers de jeunes cinéphiles de plonger dans des univers cinématographiques inusités, pendant 20 jours de pur bonheur, en criant à l'unisson : Danieeeeeeeel. Il est grand temps que les médias généralistes et que les critiques de cinéma constatent que Fantasia est davantage qu'un événement marginal et underground et qu'ils révisent leur jugement réducteur et dépassé. Le festival est désormais un véritable phénomène social et il constitue à nos yeux le plus important festival de films au Québec avec le Festival du nouveau cinéma, loin devant l'agonisant et impersonnel Festival des films du monde. Longue vie à Fantasia - et vivement la douzième édition!

Photo de Daniel Walther : © 2006 Pierre Roussel

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