Ekusute (Exte: Hair Extensions)
Sion Sono
2007, 108 minutes
L'un des moments forts de la 11e édition de Fantasia a sans conteste été la projection de Exte: Hair Extensions, de Sion Sono, en présence du réalisateur. Dans la plus pure tradition du festival, le film a été projeté devant une foule enthousiaste qui a bruyamment manifesté son plaisir. Le réalisateur est l'un des chouchous du festival - rappelons qu'il a remporté le prix du film le plus innovateur en 2003 avec Suicide Club, qui a forgé sa réputation de cinéaste culte, ainsi que le Grand prix du jury et le prix de la meilleure actrice avec le troublant Strange Circus, en 2006. Inutile de dire que sa présence était fort attendue. Et nous n'avons pas été déçus avec ce film qui peut être considéré comme le plus accessible de sa filmographie, mais qui n'en demeure pas moins un exercice de style formidablement excentrique et complètement déjanté qui vire les clichés du J-Horror à l'envers pour mieux explorer ses thématiques de prédilection.
Le point de départ de ce récit délirant au possible est le motif le plus stéréotypé de la vague horrifique japonaise des dernières années : le fantôme d'une jeune fille aux longs cheveux noirs. Vous êtes las des tignasses fantomatiques? Sion Sono a eu l'idée de génie de se moquer du phénomène et de pousser la symbolique capillaire noire dans sa plus extrême absurdité... en tournant un drame d'horreur mettant en scène des cheveux qui tuent! On parle ici, plus précisément, des rallonges de cheveux meurtrières... Inquiétant, n'est-ce pas. Il fallait bien sûr le cerveau fêlé de Sion Sono pour donner à cette idée risible une incarnation cinématographique absolument ahurissante et totalement originale. Avec, en prime, une très inattendue touche dramatique et sociale.
Exte: Hair Extensions débute ainsi avec l'arrivée du corps d'une jeune fille décidée, venue de Chine à bord d'un conteneur. Elle a tôt fait d'attirer l'attention d'un employé de la morgue (Ren Osugi, littéralement déchaîné dans un rôle hyper théâtral et mémorable), un hurluberlu qui se révèle être un fétichiste du cheveu. Lorsque celui-ci constate le pouvoir surnaturel du corps de la jeune fille, dont les poils et cheveux se mettent à pousser sans cesse, de manière pour le moins anormale et abondante, il vire complètement marteau, obsédé par le phénomène. Il se met à vendre des rallonges de ces cheveux, notamment à une apprentie coiffeuse (Chiaki Kuriyama, découverte dans Battle Royale et Kill Bill) dont on suit l'histoire en parallèle. Celle-ci doit s'occuper de sa nièce, brutalisée par sa soeur violente et instable. Au même moment, les rallonges se mettent à provoquer des phénomènes capillaires étranges... et meurtriers.
Avec Sion Sono aux commandes, on sait pertinemment que ces prémisses d'apparence fort similaires à celles de la majorité des films d'horreur nippons risquent d'être propulsées dans une toute autre direction, plus étrange et insaisissable. Et c'est le cas, malgré une trame narrative plus facile à suivre que les efforts précédents du cinéaste, véritables casse-tête tordus et insondables. En utilisant les effets habituels du J-Horror comme s'il s'agissait d'un carré de sable, Sion Sono déploie de nouveau son style unique et irrécupérable, mais avec une fantaisie jubilatoire et un accent dramatique et social qui étonnent. C'est ainsi que son film le plus accessible est tout aussi atypique que le reste de sa filmographie. Même avec un budget plus confortable et des moyens plus ambitieux, Sion Sono défie toute forme de classification et de récupération par le mainstream, alors que le récit de Exte se déploie à de multiples niveaux qui se chevauchent avec une indéniable dextérité. On passe ainsi de la comédie horrifique grotesque et surnaturelle à des scènes dramatiques et réalistes qui abordent des problématiques familiales telles que l'abus et la violence envers les enfants, les familles dysfonctionnelles et la cruauté humaine. On reconnaîtra ici des thèmes déjà explorés de manière plus personnelle dans Strange Circus, et ils n'ont certainement pas ici la même force d'évocation, Exte: Hair Extensions visant un plus large public et explorant plutôt le registre du divertissement.
On ne s'en plaindra pas, car cette extravagante mise en scène est un véritable morceau de bravoure qui nous en met plein la vue. Siono Sono ne se prend manifestement pas au sérieux, et la réalisation témoigne d'un plaisir et d'une verve épatantes. Il faut saluer la folie macabre de l'utilisation des cheveux - Sono affirme n'avoir eu recours à aucun effet par ordinateur et avoir utilisé une quantité ahurissante de vrais cheveux! - et l'inventivité de l'horreur qui est déployée. Au lieu de se complaire dans la démonstration sanguinolente habituelle, le cinéaste a imaginé des séquences sordides époustouflantes et brillantes d'ingéniosité, qui ont jeté les spectateurs en bas de leur siège. Drôle, provocateur, touchant même par moments et visuellement impressionnant, Exte: Hair Extensions constitue la porte d'entrée la plus aisée dans l'univers dérangé de Sion Sono, tout en poursuivant une démarche et une vision fort personnelles. Un incontournable pour les amateurs de l'étrange et pour les inconditionnels du cinéma japonais.