Éditorial de lancement du site - le pourquoi du comment de Travelling Avant
Travelling Avant renaît de ses cendres! Après plus de cinq années de silence, votre humble serviteur reprend la plume, plus déterminé que jamais à défricher le terreau fertile et vaste du cinéma international qui sort des sentiers battus.
Pourquoi lancer un nouveau – oui, encore un autre! – site de critiques et de renseignements sur le cinéma? Parce qu’un certain type de cinéma me semble mal représenté, voire négligé par les médias généralistes et par la critique spécialisée francophone au Québec. Ici, je ne parle évidemment pas du cinéma commercial (et essentiellement hollywoodien) qui monopolise nos écrans. Je ne parle pas non plus du cinéma d’auteur et des productions grand public du cinéma international, qui possèdent leur lot de commentateurs pertinents et renseignés.
Je songe plutôt aux nouvelles formes de cinéphilie qui se sont développées au cours des dernières décennies : le cinéma indépendant, trash, underground, culte et psychotronique. Je pense également au formidable renouveau du cinéma de genre et d’un cinéma populaire dynamique, coloré et inventif – en particulier du côté de l’Asie, de loin le continent-cinéma le plus pertinent à l’heure actuelle, mais aussi récemment en Europe – ainsi qu’à l’essor de certaines cinématographies nationales telles que la Corée du Sud, le Danemark, le Portugal, l’Allemagne, la Thaïlande, l’Inde et le Mexique qui, chacune à leur façon, luttent contre l’impérialisme destructeur du cinéma hollywoodien.
Ce type de cinéma est très mal desservi par la structure actuelle de la distribution des films en salles. On le sait, les multiplexes annihilent l’expérience cinématographique et la remplacent par une atmosphère débilitante de centre d’achat et de culture fast food qui offre en majorité des produits standardisés qui sont destinés à faire des profits rapidement sur le dos du grand public en mal de divertissement. Les rares cinémas qui offrent des films qui sortent un tant soit peu de la logique marchande présentent le plus souvent des valeurs sûres, soit des films avec des noms prestigieux et/ou ayant été récompensés par des prix reconnus et/ou qui sont véhiculés par une machine promotionnelle et par un battage médiatique substantiel. À Montréal, seules quelques salles ont le mérite de lutter contre cette tendance lourde – Ex-Centris, Cinéma du Parc, la Cinémathèque québécoise, le Goethe-Institut, le Cinéma Beaubien, le Cinéma ONF – et elles ont bien sûr notre appui indéfectible.
Mais pour effectuer de véritables découvertes, le cinéphile audacieux qui souhaite explorer et élargir davantage ses horizons doit avoir recours à deux avenues plus fécondes : le format DVD, qui lui donne un accès sans précédent au cinéma international, et les festivals spécialisés. Ces derniers sont souvent la bouée de secours des cinéphiles renseignés, qui s'y rabattent dans un élan boulimique, afin de voir leurs films tant attendus sur grand écran.
À ce titre, Montréal est une ville qui ferait l’envie de plusieurs cinéphiles du monde entier. De nombreux événements montréalais essentiels permettent à chaque année de nous rassasier d’œuvres atypiques et exotiques. Parmi ces festivals, deux d’entre eux rejoignent plus particulièrement le créneau que nous privilégions ici : le festival FanTasia, événement unique et irremplaçable qui couvre essentiellement (mais pas uniquement) le cinéma asiatique et le cinéma de genre, et le Festival du nouveau cinéma, festival à l’éclectisme et à la rigueur exemplaires. On ne dira jamais à quel point ces deux événements sont formidables, parce qu’ils donnent accès, dans une atmosphère de communion réjouissante, à la crème de la crème internationale et au cinéma le plus délirant, le plus exigeant, le plus novateur et le plus pointu.
Grâce à ces événements et à l’accessibilité des DVD de toute provenance, le cinéphile spécialisé peut désormais se repaître de la plupart des œuvres qu’il recherche avec avidité. Mais il est essentiel que ces œuvres soient accompagnées par des renseignements éclairants et pertinents, afin d’effectuer son choix de manière judicieuse, mais aussi afin d’enrichir l’expérience. À ce titre, les organisateurs de ces festivals effectuent un travail colossal, auquel les médias ne rendent pas suffisamment justice. En effet, la couverture médiatique de ces festivals nous semble malheureusement souffrir de gigantesques lacunes – en particulier dans le cas de FanTasia, dont la 11e édition, cette année, a été honteusement négligée par l’ensemble des médias francophones – à l’exception de quelques initiatives certes sympathiques mais nettement insuffisantes du côté de Voir et du site de Z-Télé. Pour un festival aussi réputé à l’échelle internationale, qui offre un panorama mirobolant de la production asiatique et du cinéma indépendant actuel, cela est tout bonnement inacceptable.
Une telle situation amène un constat : la critique et l’information cinéphile qui circulent actuellement au Québec répondent de manière insuffisante aux besoins des cinéphiles qui souhaitent explorer plus en profondeur ces tendances. Ceux-ci doivent le plus souvent se contenter des commentaires de la critique généraliste des grands journaux et des magazines culturels (on nommera notamment La Presse, Le Devoir, Voir et Ici), qui négligent, voire qui ignorent tout un pan de la culture cinéphile actuelle, ainsi que de la critique dite spécialisée, certes plus pointue, mais souvent trop intellectuelle et surtout favorable à un type de cinéma d’auteur beaucoup trop restreint et s’adressant uniquement aux initiés qui partagent leur point de vue (on pense aux revues 24 Images, Séquences et Ciné-Bulles). Dans un cas comme dans l’autre, c’est toute une production cinématographique – qui intéresse un nombre de plus en plus élevé de cinéphiles – qui est passée sous silence, quand elle n’est pas la proie de commentaires désobligeants et mal renseignés.
Loin de moi l’idée de faire le procès de ces médias. Ils ont leur pertinence et répondent aux besoins de leur public cible. Toutefois, force est d’avouer qu’ils ne répondent pas aux intérêts d’une nouvelle génération de cinéphiles avides de nouveauté, de découvertes et d’univers inusités – et qu’il y a place pour autre chose. D’où la nécessité de recourir à des sites spécialisés – et le plus souvent anglophones.
La création de ce site s’inscrit donc en continuité avec l’essor notable des sites cinéphiles spécialisés au cours des dernières années, afin d’établir un réseau de critiques et de renseignements oeuvrant en parallèle avec les approches généralistes et intellectuelles, qui ne suffisent plus à circonscrire l'ensemble des manifestations et des tendances cinématographiques mondiales. Ces sites Web, conçus et alimentés par des cinéphiles passionnés, souvent autodidactes et boulimiques, permettent d’obtenir une information précieuse et triée sur le volet, ainsi que des regards critiques renseignés, qui s’adressent plus spécifiquement au cinéphile le plus pointu, qui y retrouve une approche conçue sur mesure pour ses goûts et ses exigences, mais aussi aux curieux et aux apprentis cinéphiles, qui y trouvent des repères leur permettant de bâtir leur cinéphilie.
La référence actuelle absolue en la matière est le site canadien Twitch, créé il y a trois ans par Todd Brown. Depuis, ce site est devenu le plus pertinent de tous les sites conçus pour cette nouvelle génération de cinéphiles adeptes de l’étrange et de l’inattendu. Les passionnés y consultent des recommandations, des renseignements, la couverture de festivals et des critiques sur une base quotidienne. Twitch est un modèle de rigueur cinéphile passionnée, et une source d’inspiration inépuisable que l’on salue ici chaleureusement.
De nombreux autres efforts spécialisés méritent également d’être soulignés : Kung Fu Cult Cinema, Midnight Eye et Cinémasie, pour une approche spécialisée de l’inépuisable cinéma asiatique; pour les cinéphiles francophones, DVD Rama et Écran Noir, pionniers en la matière en France. Au Québec, soulignons le travail de Hors Champ, Panorama, Contamination, Gorezone et Horreur-Web, dans leur créneau et leur style respectifs. Nous souhaitons œuvrer en continuité avec l’excellent travail des artisans de ces sites.
Les objectifs qui guident le lancement de cette nouvelle version de Travelling Avant sont modestes : en premier lieu, effectuer une couverture critique et informative digne de ce nom sur la scène des festivals de cinéma montréalais, en particulier de FanTasia et du Festival du nouveau cinéma. Ensuite, proposer des critiques et des suggestions du côté des films disponibles en DVD, en privilégiant d’abord le cinéma asiatique, continent de prédilection du site, ainsi que des œuvres atypiques et singulières de la scène internationale. À l’occasion, la scène locale, le cinéma d’auteur ainsi que quelques films bénéficiant d’une plus large aura médiatique seront abordés, mais le site sera surtout consacré aux films s’inscrivant dans nos créneaux de prédilection, mentionnés plus haut. Pour l’instant, le site est sous ma seule gouverne, mais j’accueillerai avec grand plaisir toute offre de collaboration qui s’inscrirait en continuité avec l’esprit du site. L’idée d’un forum pourrait également être envisagée. N’hésitez pas à me formuler vos commentaires et vos suggestions à ce sujet.
Cinéphiles, je vous souhaite la bienvenue. Au plaisir de vous servir et de vous accompagner dans l’exploration des territoires hors normes et méconnus du septième art!
Marc-André Goulet