Du Levande (Nous les vivants)
Roy Andersson
2007, 95 minutes
Extrait des carnets du Festival du nouveau cinéma 2007
Sept ans après Chansons du deuxième étage, qui nous avait révélé l'immense talent et l'univers inimitable de ce styliste exceptionnel, voici le grand, très grand retour de Roy Andersson, et la confirmation qu'il doit être considéré comme l'un des plus originaux et importants cinéastes en activité. Impossible à résumer tant il rejette complètement toute structure narrative traditionnelle, Du Levande est formé d'une cinquantaine de tableaux autonomes minutieusement composés, et qui mettent en scène une galerie de personnages grotesques, à la mine patibulaire et au physique très typé. Ces êtres crispés, d'âge et de conditions divers, sont totalement inexpressifs et expriment une lassitude de vivre qui témoigne de la banalité de leur existence rongée par l'ennui, la solitude et le mal-être, qu'Andersson saisit dans des situations campées dans leur vie de tous les jours, mais qui basculent irrémédiablement dans l'incongru et l'étrangeté surréaliste. Le génie de cet hurluberlu suédois, disséqueur impitoyable de la condition humaine tout autant qu'humaniste, est évident dans chacun des plans, d'une perfection plastique qui nous laisse le souffle coupé.
Son regard est celui d'un peintre ou d'un photographe qui élabore des mises en scène incroyablement sophistiquées, qui ne dévoilent que progressivement toute leur ampleur, tandis que des détails, cachés au départ, surgissent peu à peu. Sur le seul plan de la forme, ce film est un véritable chef-d'oeuvre de perfection plastique et de mise en scène. Chaque tableau est construit à la perfection, avec un sens du cadrage inégalé qui tire une force sidérante de sa fixité, et quelquefois de travellings ménageant une surprise pour le spectateur, qui doit être très attentif à tous les détails qui se révèlent. L'esthétique renversante, faite de pastels délavés et d'une uniformité de couleurs tirant vers le beige et le verdâtre, compose une atmosphère lugubre et sinistre, fortement évocatrice de l'aliénation des personnages, d'où surgit à tout moment un humour féroce et indescriptible. La dimension comique, très affirmée dans sa première partie, nous offre son lot de moments mémorables et de scènes anthologiques à faire hurler de rire.
Le ton s'assombrit ensuite, et si l'humour noir est toujours quelque part au détour d'une scène, Andersson ne ménage pas non plus les traits incisifs d'une critique implacable du monde moderne, qui va en s'accentuant au fil du déploiement virtuose de sa démarche radicale. Il peint ainsi un monde au bord du précipice social et affectif, où l'humour est un rempart contre le désespoir absolu, et où le rêve est souvent tout ce qu'il reste aux habitants de ce monde afin de s'évader de la grisaille de leur vie. La dimension onirique du film baigne l'ensemble de ces tableaux dans une atmosphère diffuse, et est rendue explicite dans certains d'entre eux, où des personnages décrivent leurs rêves inénarrables - scènes de rêve sublimes qui ne sont pas sans rappeler le Luis Bunuel de la dernière époque. Il faut enfin souligner une trame sonore en parfait accord avec le ton tragicomique de la démonstration étourdissante de Roy Andersson, faite de musiques de fanfare et de jazz traditionnel de Nouvelle-Orléans, au ton amusé, fantaisiste et léger, en parfait contrepoids avec la maestria visuelle et la décomposition catatonique qui se déploie sous nos yeux. Du Levande est un film rare, immense et exceptionnel, un accomplissement visuel démesuré et une parabole magistrale sur le fait d'être humain, dans un monde tout à la fois terriblement laid et extrêmement beau. Cette oeuvre figurera très haut parmi nos films préférés de l'année.