Dayereh (The Circle)
Jafar Panahi
2000, 90 minutes
"Les hommes doivent réaliser de quoi les femmes souffrent. C'est essentiel pour l'humanité." Jafar Panahi
Elles sont six femmes de Téhéran. Trois d'entre elles sortent à peine de prison, où elles purgeaient une peine pour un crime resté obscur; une autre cherche désespérément, vainement, quelqu'un pouvant pratiquer l'avortement; une cinquième se voit, elle, contrainte d'abandonner son propre enfant en pleine rue; enfin la dernière pratique la prostitution. Six destins similaires et exemplaires, tragiques et prenants, noués par un récit formidablement moderne, libre et revendicateur, destins entrecroisés formant la non quadrature du cercle de ces femmes qui se rencontrent au hasard de leur tentative de fuite hors des poignes étouffantes d'une société intégriste castratrice où elles n'ont pas leur place. Leur parcours sera celui d'une journée d'errance et de fuite dans la ville, du matin à la nuit venue, sans cesse en mouvement, cherchant à briser le désespoir d'une vie détruite par un régime phallocrate destructeur de leur identité féminine et de leur destin de femmes, mais constamment ramenées à leur désespérante condition d'exclues, de prisonnières d'un monde où elles sont traquées et réprimées. À elles six, confrérie inoubliable de l'injustice et emblème du sort des femmes sous l'islam, elles forment ce Cercle, troisième film de Jafar Panahi, ancien assistant d'Abbas Kiarostami, qui dès son premier film, le magnifique Ballon blanc, révélait un authentique et essentiel regard de cinéaste. Il signe avec ce film une oeuvre magistrale, plus accomplie encore, tout autant d'un point de vue formel, par sa structure audacieuse et non conventionnelle, que dans son propos, profondément humaniste et sensible, dénonciateur et révolté devant l'état de la condition féminine iranienne, dont il propose ici un témoignage troublant, qui a la doublure et solide allure du brûlot en forme de cri du coeur et de drame hyperréaliste : rien de moins que le Rosetta iranien.
En ouverture, hors champ, sur fond de générique, les cris et gémissements d'un nouveau-né : c'est une fille, révélation vécue comme une tare, presque un châtiment par cette mère dont on ne voit pas le visage. De dos, face à une porte où seule une petite ouverture à hauteur d'yeux permet de communiquer, elle insiste auprès de cette femme, elle aussi anonyme et voilée, qui lui annonce la nouvelle : ce ne peut pas, ce ne doit pas être une fille. Entre ce plan inaugural d'une puissance minimaliste qui subjugue, et le dernier, entre les quatre murs d'une prison pour femmes, où se ferme de nouveau, avec violence et désespoir, ce panneau permettant de communiquer, nous aurons vécu, avec elles, ce qu'il en coûte, en Iran, d'être né femme. Pour réaliser un tel film, qui dévoile le sort de ces femmes cachées sous leur tchador, qui dévoile aussi et surtout les mécanismes sociaux qui établissent et assurent l'oppression des femmes, Jafar Panahi a dû attendre deux ans avant d'obtenir l'acceptation du projet par les autorités iraniennes, bien conscientes de l'aspect subversif et dénonciateur du scénario, mais depuis quelques temps motivées par une volonté de laisser croire à une certaine transparence et liberté aux yeux des Occidentaux, où le cinéma iranien a la cote, à travers des films qui offrent une image moins intégriste de l'islam et de la réalité iranienne. Acceptation hypocrite et à double tranchant, car Le Cercle n'a jamais été diffusé à ce jour en son propre pays, alors qu'il a remporté le Lion d'Or du Festival de Venise en 2000.
Les six destins esquissés par Panahi adoptent une forme très instinctive, fugitive et fuyante, entièrement à l'image de ces femmes sur qui semble peser tout le poids de leur insoutenable condition, et qui par le fait même sont sans cesse en mouvement, qui motivées par la recherche d'un avenir nouveau et meilleur, qui par la simple volonté d'échapper, quotidiennement, le plus possible, au contrôle incessant de leurs déambulations et aspirations. Nous ne les voyons, ces femmes, que quelques instants, le temps d'un segment : elles surgissent à l'intérieur d'une scène où le personnage que nous suivons à ce moment bifurque dans une autre direction, passant le relais à une autre, d'une manière extrêmement libre et non linéaire, qui déstabilisera sans doute les tenants d'une structure suivie et conventionnelle. Tout le projet du film - et sa valeur indéniable - est pourtant là, dans ce va-et-vient qui illustre le chaos de ces vies brimées, brisées, dans l'échange, les liens, les reflets et les résonances que ces destins différents mais unis dans la détresse font ressortir. Ici, l'éclatement du récit ne doit pourtant rien à la vogue postmoderne occidentale, tant tout semble glisser et s'emboîter pour former un portrait multiple et complexe trouvant toute sa signification dans la figure métaphorique du cercle, symbole de l'enfermement, du repli et de l'impossible sortie hors de cette condition, mais symbole aussi de l'unité et de la communauté de ces femmes rassemblées en un plan final sublime.
À travers une démonstration implacable et sans concession, Jafar Panahi nous communique un sentiment d'urgence et de désespoir incessant, accentué par le progressif passage du jour au soir, de la lumière à la noirceur, noirceur grave et carcérale sur laquelle s'achève Le Cercle. Tourné rapidement - pour ne pas subir l'ire où la réprobation des autorités qui surveillaient le tournage -, le plus souvent en extérieurs, avec caméra à l'épaule et actrices non-professionnelles au jeu stupéfiant, Le Cercle tire sa force d'une mise en scène viscérale et nerveuse, perpétuellement en mouvement, toute en spirale et tournoiements, où l'état d'inquiétude et de tension, presque physique et palpable, est appuyé par un travail symbolique exceptionnel, où les lieux, les objets mêmes témoignent de l'enfermement des femmes : tous ces barreaux, ces vitres, ces portes, ces zones de contrôle d'identité deviennent les indicateurs concrets de la force abstraite pesant sur leurs vies. Si, comme on a pu le dire avec justesse, Le Cercle fait beaucoup penser, par son style hyperréaliste instinctif et son ton sombre et désespéré, au Rosetta des frères Dardenne, dont il est sous plusieurs aspects le cousin lointain, en revanche le film de Panahi assure une nette originalité dans sa forme et son esprit, plus communautaire et sororal, ceci ajouté à sa filiation avec les plus importants films du cinéma iranien de la dernière décennie, des films de Kiarostami à Kandahar et Un temps pour l'ivresse des chevaux, dont il est proche par l'esprit et la force de frappe. Un film inoubliable aux portraits de femme généreux et authentiques, qui laisse une marque indélébile, l'un des sommets de la riche cinématographie iranienne contemporaine.