Das Schloss (The Castle)
Michael Haneke
1997, 123 minutes
La même année que la sortie de la version originale de Funny Games, qui l'a fait connaître auprès d'un plus large public cinéphile, Michael Haneke a également réalisé cette adaptation de l'un des plus célèbres romans (inachevés) de Franz Kafka, Le Château. Ce film méconnu de la filmographie de Haneke fut tourné pour la télévision autrichienne, et il constitue un fort curieux exercice de style qui intriguera autant les inconditionnels du cinéaste que les passionnés de l'oeuvre littéraire de Kafka. Poursuivant son approche froide et chirurgicale, faite d'ellipses, de fragments et de longs plans fixes, le réalisateur propose une version extrêmement fidèle au roman de l'écrivain tchèque, au point d'en être pratiquement littérale, à maints endroits. Ces deux univers, si dissemblables, semblaient pourtant faits pour se rencontrer, tant Haneke démontre une solide maîtrise du langage kafkaïen, tout en signant un long métrage qui porte indéniablement sa signature. Certains éléments exposent toutefois de manière explicite les origines romanesques du récit. Une narration en voix off reprend ainsi de longs extraits du texte allemand, tandis que l'on assiste aux vaines pérégrinations de K., un homme qui arrive dans un village situé à proximité d'un château, mystérieux et invisible. Accueilli avec circonspection, il sera incapable d'accomplir le travail qu'on lui a confié, se butant à l'hostilité du milieu et à d'inexplicables tergiversations bureaucratiques, tandis que ses relations avec les villageois, ses deux assistants et une femme seront marquées du sceau de l'étrangeté et de l'absurdité.
La transposition de l'univers kafkaïen au cinéma constitue un véritable défi, que très peu de cinéastes sauraient relever. Orson Welles (The Trial) et Steven Soderbergh (Kafka) en ont proposé des versions passionnantes, mais qui versaient dans une interprétation expressionniste et surréaliste de l'oeuvre. On ne retrouve aucun de ces aspects flamboyants dans la relecture de Haneke, qui parvient mieux que tout autre cinéaste à ce jour à traduire en images l'atmosphère de décalage trouble et le sentiment de paranoïa désespérée qui imprègnent les écrits de Kafka. De fait, une connaissance préalable du roman s'avère essentielle afin d'apprécier pleinement Das Schloss. Autrement, l'expérience pourra semble absconse, tant elle est radicale. L'aridité de la mise en scène, formidable de maîtrise mais statique et austère, l'aspect déconcertant de l'enchaînement des situations, l'aspect morcelé et inachevé ainsi que la lenteur implacable du récit risquent transformer l'écoute en une véritable épreuve de patience et de compréhension pour les néophytes. On suggérera donc de se familiariser avec l'oeuvre de Kafka et avec le cinéma de Michael Haneke avant de visionner ce film exigeant, qui s'inscrit avec une remarquable cohérence au sein de sa filmographie. Le parallèle avec Funny Games est particulièrement fascinant, notamment par l'emploi des mêmes acteurs - Ulrich Mühe et Susanne Lothar, toujours aussi formidables, formant de nouveau un couple dans les rôles principaux de K. et de Frieda, tandis que l'un des assistants de K. est interprété avec fougue par Frank Giering, l'un des tortionnaires du couple dans Funny Games. Ces curieux renvois ne sont pas seulement amusants, ils permettent également un véritable dialogue entre les deux oeuvres, qui se répondent de manière ouverte et intrigante.
Si l'interprétation rend avec justesse la complexité des personnages kafkaïens, on admirera également la force d'évocation de la direction photo, tout en clairs-obscurs, et tirant le meilleur d'une direction artistique modeste, réduite à quelques décors ayant une dimension presque théâtrale. On se plaira également à établir de nombreux parallèles avec les films subséquents du cinéaste, notamment Code inconnu et Le Temps du loup. Aussi, malgré les limites imposées par le format télévisuel et en dépit de ses traits sévères et de sa lourdeur, Das Schloss propose une variante à la fois familière et inédite des thématiques de Michael Haneke, en plus de constituer une adaptation littéraire téméraire et réussie, quatre années avant le choc de La Pianiste, une oeuvre avec laquelle Haneke prendra beaucoup plus de libertés. Entre-temps, son impitoyable interrogation de l'aliénation de l'homme moderne aura trouvé une bien singulière résonance avec celle de l'auteur du Château, qui n'aurait pu trouver une plus impeccable et rigoureuse transcription sur le plan visuel.