Dancer in the Dark
Lars von Trier
2006, 140 minutes
Que pouvait faire de plus Lars von Trier après le monumental mélodrame hystérique Breaking the Waves, les deux saisons de la télésérie culte sur l'acide The Kingdom, le manifeste Dogma et le délire-canular Les Idiots? La réponse est Dancer in the Dark, troisième volet de la trilogie de von Trier sur le "sacrifice d'une héroïne", inclassable film qui mêle une fois de plus les obsessions et les délires esthétiques du plus célèbre réalisateur danois depuis Dreyer, qui réussit à amalgamer comédie musicale techno, numéros de danse, hyperréalisme et aspect documentaire, virtuosité et prouesses techniques (plus de 100 caméras digitales pour filmer la même scène, sous tous les angles possibles!), dérapages émotifs, propos sur la peine de mort, le système judiciaire et document social en un même film... Le résultat, même armé du plus profond scepticisme et du sens critique le plus aiguisé, a de quoi virer à l'envers, malgré les quelques failles et longueurs qui parsèment ce foudroyant moment de pur cinéma.
Ça commence sur fond noir, sans générique ni image, avec un merveilleux thème symphonique d'ouverture signé Bjork. On se prépare pour l'aventure, on plonge déjà dans l'univers de Selma. Les premières images nous mettent en présence du von Trier que l'on connaît : caméra à l'épaule nerveuse de Breaking the Waves, traitement des images délavées façon Kingdom, joyeuse anarchie qui semble improvisée et qui respire le document-vérité, mouvement et déplacements incessants à donner le vertige, décidément on n'est pas très loin de Dogma et du style von Trier depuis Breaking the Waves. Et le film se met lentement en marche, le premier 45 minutes exposant lentement, à la manière du documentaire, les personnages et les situations, le traitement et l'histoire racontée, avec force zooms agressifs, gros plans sur visages et maniements de caméra incessants qui ne font rien pour mettre le spectateur à l'aise. L'attention est bien sûr concentrée sur le personnage de Selma, coeur pivotant du film par qui le drame arrivera, ouvrière d'origine tchécoslovaque émigrée aux États-Unis qui travaille dans une usine. Selma est monoparentale, cultivant férocement son autonomie à travers son obsession du travail (même le soir chez elle) qui confine à la paranoïa mais qui cache un secret douloureux que le spectateur découvre au fil des indices et confessions. Selma, magnifiquement incarnée par une Bjork dont c'est la première (et dernière?, dit-elle) expérience au cinéma, s'évade et trouve son équilibre par la passion qu'elle éprouve envers les comédies musicales américaines.
C'est à travers les rêveries de cette pauvre travailleuse que von Trier parsème son récit en forme de chemin de croix de percées poétiques étranges qui empruntent largement aux motifs traditionnels de la comédie musicale : numéros de danse chorégraphiés, chansons aux paroles révélatrices de l'état d'esprit du personnage. La particularité de ces numéros tient en la présence, le chant et la musique de Bjork, étonnant et fascinant mélange d'envolées vocales typiques de la chanteuse islandaise et de musiques mi-symphoniques, mi-populaires, mi-techno, étrange collision de styles classiques et modernes, de tics vieillots et branchés. Von Trier n'a pas peur de la démesure : il filme ces séquences rêvées avec le principe des "caméras multiples", soit jusqu'à 100 caméras digitales filmant la scène dansée sous tous les angles possibles. Il choisit au montage et donne ainsi à la scène une multiplication d'angles qui a de quoi époustoufler. Le principe de caméra multiple obéit à la volonté de von Trier d'expérimenter, mais aussi et surtout à la volonté d'atteindre la vérité, du moins une forme d'omniscience, les acteurs ne sachant jamais sous quel angle ou quand ils seront filmés, von Trier se dit capable d'aller chercher ainsi l'inédit, le naturel, le non-voulu. Les numéros de danse sont effectivement virtuoses et présentent du jamais vu dans ce type de production façon comédie musicale. Le travail du médium (rappelons que le tout est tourné en caméra digitale puis transposé sur 35mm, ce qui donne un traitement presque brouillé et saugrenu qui apporte un style incroyable au film, qui déplaira à certains), les chorégraphies signées Vincent Paterson, chorégraphe réputé, la musique et le chant de Bjork, tout cela forme un tout presque surréaliste qui fait de ces séquences musicales oniriques des morceaux d'anthologie.
Mais Dancer in the Dark est-il pour autant une comédie musicale comme le prétend von Trier? Pas véritablement, du moins pas dans sa totalité, le cinéaste danois n'ayant pas osé aller jusqu'à l'extrême chanté des Parapluies de Cherbourg. Les numéros musicaux culminent en durée et en nombre au milieu du film, au coeur du drame, mais de toute évidence von Trier a voulu que la dimension comédie musicale ne soit qu'un aspect de ce film somme démiurgique, les deux autres aspects dominants étant le document social et le mélodrame. D'abord la dimension mélodramatique du film. Von Trier n'est pas le premier à être fasciné par le côté kitsch du mélodrame, forme jusqu'à il y a quelques années associée à la mièvrerie sentimentale et aux productions racoleuses grand public. Pedro Almodovar a entre autres été l'un des grands artisans de la relecture du mélodrame et de sa réappropriation par les cinéphiles et les cinéastes comme forme à part entière, la redécouverte et la réhabilitation d'un cinéaste comme Douglas Sirk participant beaucoup à ce phénomène. Von Trier lui-même a déjà abordé de front le genre mélodramatique avec Breaking the Waves et comme dans ce dernier cas, auquel Dancer in the Dark est bien sûr beaucoup apparenté, il lui ajoute une dimension cruelle et tragique ainsi qu'un propos social. Même The Kingdom travaillait de l'intérieur les formes dérivées du mélodrame que sont les soap operas et les séries télévisées de type cas vécu. La dimension tragique et mélodramatique du destin de Selma et les événements qui la mènent vers ce destin ont évidemment une dimension caricaturale à l'extrême et atteignent un paroxysme et une exagération à la limite du crédible, c'est ce que semble vouloir von Trier. Le portrait atteint ainsi une dimension tragique poussive qui provoque une surdose d'émotions et de tripes qui sont les marques habituelles de la démesure à la von Trier. On se souvient de l'excès du personnage incarné par Emily Watson dans Breaking the Waves et de l'excès à la limite du crédible de sa descente volontaire dans l'humiliation et la douleur, la tragédie et l'injustice de la situation de Selma ne sont que des motifs différents, c'est le même mouvement vers la mort qui est à l'oeuvre, et la même interpellation des sentiments du spectateur.
Comédie musicale, mélodrame, et quoi encore? Document social sur l'injustice, sur le sort des travailleurs, sur la peine de mort. Von Trier, comme c'était le cas avec Breaking the Waves, propose un personnage féminin replié dans son univers intérieur presque paranoïaque (les conversations schyzophréniques avec Dieu dans Breaking the Waves, les échappées oniriques dans la danse et le chant pour Selma, qui déforme la réalité insoutenable), incomprise par son milieu, jugée, punie et sacrifiée. La dimension sacrificielle quasi volontaire de ses héroïnes en appelle à la tolérance et à l'empathie, alors que le milieu lui est hostile, vengeur et castrateur. Cet aspect est renforcé et appuyé davantage dans Dancer in the Dark, parce qu'ici, le spectateur n'a plus d'ambiguïté possible dans son lien avec l'héroïne. Contrairement à Breaking the Waves, qui était à cet égard plus complexe et plus ambigu, le spectateur est obligé à l'empathie envers Selma, qu'il sait honnête et victime d'une sombre manipulation dans cette histoire tragique, même si elle est en partie coupable d'un geste irréparable. Victime parce que manipulée et menée au geste, victime d'autant plus qu'elle est ensuite prise dans les rouages d'une justice aveugle, incompétente et destructrice qui la punira sauvagement. C'est moins clair dans Breaking the Waves, ou les comportements immoraux du personnage principal étaient conscients et volontaires et demandaient donc au spectateur de porter leur propre jugement devant ces gestes inadmissibles.(Note : il y aurait tout un aspect à analyser dans la partie "procès" du film, notamment ses liens évidents à mon avis avec L'Étranger d'Albert Camus : même condamnation de la vie du personnage davantage que son geste, même impassibilité de celui qui est jugé, moins la conscience existentielle de l'être dans le cas de Selma. Le propos de von Trier sur la peine de mort dans Dancer in the Dark appelle à une foule de lectures et d'interprétations).
On pourra reprocher beaucoup de choses à Lars von Trier : sa mégalomanie, son despotisme (lire les entrevues de Bjork et de plusieurs collaborateurs et proches de lui, et voir les documentaires récents pour avoir une idée de ses lubies et de ses attitudes dictatoriales sur un plateau), un certain côté racoleur. Et Dancer in the Dark porte toutes les marques de cette démesure et de cette enflure. Il n'en demeure pas moins qu'il faut rendre à César ce qui est à César : von Trier est assurément un grand cinéaste, et Dancer in the Dark un très grand film, un peu trop long sans doute, mais dont l'aspect viscéral et surchargé d'émotion ne peut pas laisser indifférent. Même sceptique jusqu'à l'os, on finit par se laisser emporter par le trop-plein d'émotions et tous les débordements. Bjork à elle seule vaut tout le film : littéralement habitée de bout en bout par Selma, elle donne le supplément d'âme à ce grand film malade. Hétéroclite, ce météorite-ovni a de quoi offrir au cinéphile : l'utilisation des nouvelles technologies, les chorégraphies, la musique et la prestation de Bjork, le formidable travail de montage, tout cela fait de Dancer in the Dark un moment de cinéma unique.