Bronenosets Potyomkin (Le Cuirassé Potemkine)
Sergei Eisenstein
1925
Un grand classique de l'histoire du cinéma, qui n'a plus besoin de présentation. Son auteur, l'un des plus brillants et influents théoriciens du septième art, en dix films seulement - dont trois, censurés par le régime soviétique, sont restés inachevés - a redéfini le cinéma, et l'a fait passer à l'ère moderne. Indissociable des avant-gardes russes et du communisme soviétique des années vingt et trente, Sergei Eisenstein, père du montage cinématographique, a laissé une oeuvre dont l'accomplissement formel et esthétique transcende toutes les questions politiques et théoriques qu'on lui associe. Moment-charnière de son oeuvre, Le Cuirassé Potemkine est son deuxième long métrage, réalisé alors qu'il n'avait que 27 ans, et est considéré par l'ensemble de la communauté cinéphile comme l'un des plus importants films de l'histoire du cinéma.
C'était au départ un film de commande, commémorant le vingtième anniversaire des soulèvements de 1905 en Russie, annonciateurs de la Révolution bolchévique, qui aura lieu plus d'une décennie plus tard. Ce devait être un film épique, une gigantesque fresque historique retraçant les divers moments forts de ces soulèvements : Eisenstein et sa collaboratrice Nina Agadjanova-Choutko avaient conçu un scénario monstrueux qui évoquait les guerres et les conflits de Moscou, Saint-Pétersbourg, Sébastopol ainsi que de nombreuses autres villes, jusqu'aux frontières du Caucase et du Moyen-Orient. Impossible à mettre en scène, confronté aux difficiles réalités du climat et des limitations techniques, le scénario original est abandonné au profit d'un segment précis; celui, authentique, de la rébellion des matelots du cuirassé Potemkine, de leur mutinerie, et de l'appui de la population de la ville portuaire d'Odessa, qui sera sévèrement réprimée par l'armée cosaque. De cet extrait ténu du scénario original, ne tenant que sur quelques pages, Eisenstein tirera toute la matière d'un film devenu un modèle absolu de conception et d'expression filmique.
Construit en cinq actes, Le Cuirassé Potemkine obéit aux lois du documentaire et des actualités filmées de l'époque, tout en proposant un langage cinématographique révolutionnaire et inédit, tant dans sa forme que dans son contenu et ses objectifs. Le premier acte, l'exposition, nous montre les conditions indigentes de l'équipage du Potemkine, réduit à manger de la viande avariée. Le second, la mutinerie, nous montre la révolte et la prise de possession, dans la violence, du bateau et des officiers. Au troisième acte, le Potemkine fait escale à Odessa où la population, révoltée par la mise à mort du leader Vakoulintchouk, sympathise avec les mutins et manifeste son appui. Le quatrième acte, en réponse au second, fait intervenir l'armée cosaque, qui tire sauvagement dans la foule en déroute, lors de la légendaire scène des escaliers d'Odessa. Le dernier acte, enfin, montre le Potemkine de retour en mer, où un escadron l'attend pour le couler. Mais celui-ci, contre toute attente, refuse de tirer, et l'armée se solidarise avec les insurgés, complétant cet épisode en un appel lyrique à la Révolution.
À tous les niveaux, ce film représente une page d'histoire fondamentale, un modèle d'exécution. Au niveau politique, Le Cuirassé Potemkine est bien sûr l'expression par excellence de l'agit prop communiste et de la pensée révolutionnaire russe de l'époque. À sa sortie, le film cherchait à sensibiliser les masses et était entièrement construit et pensé dans une volonté d'adhésion immédiate du spectateur envers la cause socialiste, doublement interpellé par la sauvagerie et l'inhumanité de la répression orchestrée par les tenants du pouvoir (dirigeants, armée), puis sensibilisé par la solidarité développée par la population face aux événements.
Sur le plan esthétique, des décennies plus tard, dégagé de son contexte révolutionnaire, le film frappe toutefois toujours aussi fort, grâce au génie de l'image de ce maître cinéaste. Sa conception du montage, si avant-gardiste pour l'époque, détachait enfin le cinéma de ses origines théâtrales et foraines. Avec Eisenstein, la mise en images devenait un art, à travers l'expression des plans et leur organisation en film. Influencé par les troupes russes du Proletkult, le théâtre abstractionniste de Meyerold et le cinéaste américain pionnier David Wark Griffith, Eisenstein développe sa propre conception du cinéma, où les gros plans et plans de détail des visages expressifs répondent aux plans de groupe en une dialectique fascinante, sorte de chorégraphie des corps et des sentiments qui s'enchaînent avec un sens de l'espace et du mouvement qui fera date. Quelques scènes, dont celle, magistrale, du landau qui dévale les marches de l'escalier d'Odessa, restent à jamais imprimées dans l'imaginaire cinéphile. Brian de Palma lui rendra hommage de splendide façon, reprenant cette scène dans The Untouchables, en 1987, montrant comment le style d'Eisenstein est toujours aussi efficace et virtuose.
L'héritage Eisenstein, de pair avec ses écrits théoriques qui ont été et quiu demeurent une source inépuisable de réflexions et d'analyses pour plusieurs générations de cinéphiles et de cinéastes, réside dans ce sens du plan, à la fois si étudié dans sa mise en scène et son expressivité et en même temps si spontané et authentique, et surtout dans l'organisation de la matière cinéma. En véritable pionnier, Eisenstein avait compris l'importance des enchaînements, de leur vitesse, de l'interaction entre les séquences et leur impact sur notre perception. Son travail se résumait en un mot : le montage. Il est désormais consubstantiel au septième art, qui ne vit et qui ne se définit qu'à travers lui. Écouter Le Cuirassé Potemkine, c'est retourner aux sources de la modernité cinématographique. Et comprendre à quel point l'art et l'approche d'Eisenstein ont transformé à jamais notre rapport aux images.
À voir en complément :
Les autres classiques d'Eisenstein, Octobre (1927), Alexandre Nevski (1938) et Ivan le Terrible (partie 1, 1944 ; partie 2, 1945).
Hommages et liens : The Untouchables, de Brian de Palma (États-Unis, 1987), qui rend hommage à la célàbre scène des escaliers d'Odessa
Eisenstein, de Renny Bartlett (Canada-Allemagne, 2000), biographie romancée, intellectuelle et artistique du maître
À lire en complément : Jean Mitry, S.M. Eisenstein (1961); Barthélemy Amengual, Que viva Eisenstein!, la somme sur le cinéaste (1981)