Wo hu can long (Crouching Tiger, Hidden Dragon)

Ang Lee

Taïwan, Hong Kong, États-Unis, Chine

2000, 120 minutes

Quel délice cinématographique! Crouching Tiger, Hidden Dragon est un éblouissant moment de pur cinéma, un poème visuel qui allie la grâce du raffinement esthétique asiatique à la virtuosité et l'énergie furieuse et inimitable des films cultes d'arts martiaux, avec comme arrière-fond une passionnante histoire qui conjugue romantisme tragique, conflits de valeurs, émancipation des femmes et héritage spirituel situés dans la Chine ancienne. Un film à tous égard magique et transcendant qui ravira tous les cinéphiles.

Tigre et Dragon met en scène un enlacement complexe et remarquablement maîtrisé de multiples intrigues tantôt romantiques, tantôt épiques et aventurières, qui s'entrecroisent en un véritable carrousel de relations hiérarchiques (maître-élève, héros-traître) et amoureuses qui évitent toute facilité. À travers trois personnages principaux, soit Li Mu Bai (Chow Yun Fat), Yu Shu Lien (Michelle Yeoh) et Jen Yu (Zhang Ziyi), Ang Lee explore les contradictions du code d'honneur des grands guerriers qui valorisent à la fois la liberté et le sacrifice, et qui souvent épousent causes et principes qui permettent leur épanouissement (physique, mental, spirituel) mais qui les obligent en même temps à nier certaines de leurs volontés et certains de leurs désirs les plus chers.

Parti d'arguments scénaristiques très simples (le vol de l'épée légendaire Destinée, les velléités d'une sorcière vengeresse nommée la Hyène et la volonté d'émancipation d'une jeune fille fascinée par la vie d'aventurier et de guerrier), typiques de ce type de production, Ang Lee propose une très intelligente et originale réflexion sur la place des femmes dans ces sociétés codées et restrictives. Un regard qui laisse toute la place aux personnages féminins, véritables héroïnes et maîtresses d'oeuvre du film, et ce dans un registre de tradition très masculine, voire macho, le film d'action et d'arts martiaux. Ce n'est pas le plus petit mérite de Tigre et Dragon que d'offrir des personnages féminins centraux forts, complexes et passionnants, et de placer l'émancipation et l'affirmation des femmes comme noeud essentiel et sujet central du film.

Le film combine avec une maestria qui laisse bouche bée trois grandes axes : le film d'action d'influence hong kongaise qui allie combats, kung-fu et arts martiaux; deux grandes histoires d'amour romantiques et tragiques; et un imaginaire très près du conte ou de la légende, qui nous fait glisser dans le fantastique et l'irréel. Ang Lee a ainsi réalisé une fresque épique capable de plonger tant dans l'intime et le psychologique que le spectaculaire. Les scènes d'action font à elles seules toute la valeur et la substance du film : un tel déploiement de savoir-faire, d'élégance et de sensationnel jettera par terre les plus blasés des cinéphiles. Par l'emploi de câbles dissimulés numériquement, les artisans des scènes de combat nous offrent des performances incroyables : vols planés, courses sur les murs et dans les arbres (magistrale scène de la forêt de bambous), pirouettes acrobatiques à peine imaginables et même quelques pas sur les eaux! De la haute-voltige vertigineuse digne de ce que la danse moderne offre de plus audacieux. Les acteurs, Chow Yun Fat bien sûr, mais surtout Michelle Yeoh et la jeune et athlétique Zhang Ziyi, véritables vedettes du film, sont vraiment impressionnants à voir à l'oeuvre.

Idem pour la direction artistique, qui reconstitue avec une grande poésie une Chine ancienne imaginaire peuplée de lieux, de décors et de costumes impressionnants, et la belle musique de Tan Dun, avec accompagnement au violoncelle de Yo-Yo Ma. Combien de séquences anthologiques dans ce film, de la scène géniale du vol de l'épée (déjà un classique de l'histoire du cinéma) à la parenthèse romantico-comique du désert en passant par le combat sensationnel entre Yu Shu et Jen Yu? Les cinéphiles voudront voir et revoir ce film passionnant, plein de grâce, dont on cherche en vain un équivalent (peut-être Once Upon a Time in China de Tsui Hark, l'autre grand modèle du genre).

Crouching Tiger, Hidden Dragon se révèle ainsi beaucoup plus qu'un simple film étourdissant de chorégraphies magistrales (oeuvre de Yuen Woo-Ping, maître du genre), de scènes de combat anthologiques dignes de grands ballets et d'effets visuels sidérants. C'est l'oeuvre formidablement achevée d'un cinéaste décidément à l'aise dans des registres fort différents, et capable dans chacun des univers, qu'il explore pour mieux mettre en valeur ses propres thématiques et obsessions. Car Tigre et Dragon nous place au coeur des problématiques essentielles de tous les films d'Ang Lee : le conflit entre raison et sentiments, entre les codes sociaux et la liberté de l'individu, entre nos choix et obligations individuelles et collectives. Tant The Wedding Banquet et Sense and Sensibility que les inoubliables The Ice Storm et Crouching Tiger, Hidden Dragon mettent en scène des individus déchirés par les lois qui régissent leur milieu et qui détruisent leurs rêves et aspirations. Sense and Sensibility le faisait sous le mode traditionnel du romanesque victorien à la Jane Austen; The Ice Storm sous la loupe implacable de l'érosion des valeurs américaines dans les années soixante-dix. La force de Tigre et Dragon est de nous propulser dans la plus pure expression de ces thématiques, nous mettant en présence d'archétypes, de personnages presque surhumains et d'une dimension épique et tragique qui à la fois accentuent les contrastes et permettent d'en extraire la quintessence. Qui de mieux qu'Ang Lee, cinéaste au confluent de deux grands héritages (ceux de l'Occident et de l'Orient, de la tradition et du moderne) pour tisser cette exploration du conflit entre l'individu et la société dans laquelle il vit avec autant de résonances amples et émouvantes, de profondeur et d'accessibilité à la fois?

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