Control

Anton Corbijn

Royaume-Uni/États-Unis/Japon/Allemagne

2007, 121 minutes

 

Les attentes étaient gigantesques pour ce film retraçant le destin tragique en forme d'étoile filante de Ian Curtis, chanteur et âme de Joy Division, décédé à l'âge de 23 ans, véritable icône et martyr de la scène rock alternative. Pour son baptême cinématographique, le célèbre photographe et réalisateur de vidéoclips Anton Corbijn a décidé de reconstituer les moments marquants de la vie de éphémère de Curtis, avec comme toile de fond la naissance et l'envol d'un des groupes les plus marquants de l'histoire du rock. Un pari audacieux et miné pour une première réalisation, avec un sujet sombre et déprimant devenu légende. Le risque était grand de céder aux sirènes du glamour poseur et du misérabilisme macabre.

 

Voilà pourquoi il faut saluer la réussite exemplaire de cette oeuvre sobre, humaine et extrêmement touchante, à la stupéfiante beauté plastique en noir et blanc. Refusant tout autant les pièges et les conventions de la reconstitution d'époque pointilleuse que les avenues prévisibles du "biopic" sensationnaliste et mythifiant, Control réinvente le genre de la biographie rock avec une incroyable dose de pudeur et de sensibilité, et aborde son sujet avec une formidable authenticité, éloignée de toute complaisance. Le contexte culturel de la grisaille industrielle et du mal de vivre de la jeunesse anglaise de la fin des années soixante-dix est évoqué sans excès, en de fines touches allusives qui servent d'arrière-plan à l'évocation minutieuse mais épurée des circonstances de la fondation du groupe, de ses débuts et de son évolution.

 

On aurait toutefois tort de prendre ce film pour ce qu'il n'est pas - une simple reconstitution nostalgique de la scène musicale de l'époque. Certes, de nombreux détails judicieux et extrêmement bien utilisés n'échapperont pas à l'oeil averti - posters d'époque, références et clins d'oeil aux groupes et aux individus marquants de cette période clé (on a même droit à une savoureuse apparition de John Cooper Clarke, que tous les fans de Joy Division connaissent avec sa récitation anthologique de "Evidently Chicktown" ouvrant et fermant le célèbre vidéoclip de "Transmission"). Tout cela est bien présent, et montre que Corbijn sait de quoi il parle. Mais ces détails riches et évocateurs ne servent qu'à mettre en relief et en perspective la vie tourmentée et torturée de Ian Curtis. En ce sens, Control est l'exact envers du frénétique et jouissif 24 Hour Party People - excellent film au demeurant - tant sur le plan de la forme, minimaliste et contemplative, que de son approche centrée sur les affects de son personnage central et baignée dans l'atmosphère catatonique, hypnotique et répétitive de la musique de Joy Division.

 

Control n'en demeure pas moins une biographie musicale inspirée et exceptionnelle, forte de scènes de spectacles stupéfiantes. Tant l'esprit que le style du groupe culte de Manchester sont évoqués avec une précision et une exactitude qui donnent des frissons. L'acuité de la reproduction des mimiques de tous les personnages, de leurs regards et de leurs gestes, laisse bouche bée. Les acteurs ont eux-mêmes interprété les classiques du légendaire groupe sur scène, le temps de plusieurs moments d'une intensité magique.

 

Mais le film est d'abord et avant tout le portrait d'un homme, sur lequel le cinéaste jette un regard émouvant et mélancolique d'une profonde humanité, retraçant sans grandiloquence appuyée l'immense mal de vivre de cet être d'exception. Control expose avec grand souci de réalisme un individu sensible, dépressif et fragile, dévasté par ses crises d'épilepsie, incapable de stabilité dans sa vie personnelle, mari et père absent, troublé et déchiré sur le plan émotif. Une biographie à hauteur d'homme, dénuée de jugement et qui refuse avec une formidable justesse de le considérer sous l'angle réducteur de l'image publique d'une star. On entre plutôt dans l'intimité non voyeuriste de sa vie personnelle, qui devient l'artère principale qu'explore le récit. Tous les interprètes sont remarquables - notamment Samantha Morton dans le rôle de la femme du chanteur - mais Sam Riley nous scie littéralement en deux dans le rôle complexe et hanté de Ian Curtis. Le jeune acteur ne fait pas qu'imiter à la perfection la célèbre icône alternative : il incarne son esprit jusqu'aux tréfonds de lui-même. Une performance bouleversante de retenue et d'intériorité ravagée, qui va droit au coeur et qui doit être saluée comme un exploit.

 

Sur le plan visuel, le festin attendu de la part de ce photographe de grand talent est au rendez-vous et rehausse l'expérience de multiples crans. On aurait pu craindre un traitement léché et racoleur, ce n'est d'évidence nullement le cas. Certes, la direction photo fait des merveilles de composition, mariant avec un parfait équilibre la splendeur des images et des plans et l'austérité de leur cadre et des situations, subtilement désamorcées de leur dimension mythique. On reconnaît la touche de Corbijn, qui se permet même de recréer certaines de ses photos de l'époque, mais l'artiste se redéfinit face à son sujet, qu'il aborde avec un respect, une compréhension et une dévotion admirables. La mise en scène, d'une lenteur majestueuse, est également contrebalancée par une distanciation réaliste qui refuse de basculer dans les excès émotifs qu'impose le sujet, qu'elle aborde avec une approche clinique, distillant une émotion sourde mais bien présente. En cela, la réalisation de Corbijn se révèle contaminée par la musique de Joy Division, dont elle épouse le style vénéneux, dans une symbiose et un contrepoint vertigineux entre la matière filmique, la musique et la personne de Ian Curtis. Control ravira certainement les fans du groupe, qui n'auraient pu espérer une meilleure et plus fidèle transposition à l'écran. Mais nul besoin d'être familier avec le sujet pour apprécier cette ode funèbre d'une beauté tragique, chef-d'oeuvre visuel en noir et blanc qui nous hantera longtemps.

  Critique de la trame sonore de Control

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