La Stanza del Figlio (La Chambre du fils)

Nanni Moretti

Italie

2001, 99 minutes

Palme d'or à Cannes en 2001, pluie torrentielle d'éloges venues de toutes parts, unanimité de la critique qui parle d'une oeuvre de la maturité : La Chambre du fils aura été le moment de la consécration pour cet intellectuel sensible, préoccupé et irrévérencieux qu'est Nanni Moretti. Depuis Je suis un autarcique (1977), plus encore avec Palombella Rossa puis le diptyque intellectuel et autobiographique de Caro Diario et Aprile, films qui ont établi sa réputation auprès des cinéphiles qui en ont vite fait un Woody Allen transalpin, Moretti a représenté le type le plus exemplaire du cinéma d'auteur à la fois politique et personnel, désopilant et touchant. Interpellé par les problèmes sociaux contemporains, ceux de l'Italie en premier lieu, Moretti mord à pleines dents depuis vingt ans dans les contradictions de la société postmoderne, qu'il débusque et traque avec acharnement dans une forme libre et spontanée empruntant au journal intime où il se met lui-même en scène, de façon tout à la fois narcissique et généreuse.

Tout ceci pour dire qu'il fallait du cran pour négocier la courbe grave et dramatique qu'emprunte cette magnifique Chambre du fils, oeuvre au premier abord plus conventionnelle et grand public qui rompt à plusieurs égards - mais en termes diégétiques et de surface seulement - avec son oeuvre antérieure. Il fallait surtout du talent, à grandes doses, pour éviter le mélo, les violons et les mouchoirs parfumés que risquait de susciter ce récit du deuil déchirant d'une famille dont le bonheur bourgeois sans histoires est brisé par la mort accidentelle de leur fils adolescent. Le cinéaste italien se sort de cet exercice douloureux mais jamais lourd, à proximité du mélodrame larmoyant, avec un film à l'équilibre parfait, qui plus est incroyablement fidèle à toutes ses obsessions, dont il tire une nouvelle quintessence faite d'un dépouillement et d'une simplicité d'expression toute classique qui recèlent d'une richesse et d'une profondeur infinies. Moretti parvient vraiment, avec ce film bouleversant mais tout en pudeur et retenue, à se renouveler d'une manière exceptionnelle, avec une densité qui s'accroît à mesure que l'on avance dans cette tragique histoire de l'apprivoisement de la mort et du lent réapprentissage de la vie.

Moretti incarne un analyste comblé par une vie familiale idyllique avec sa femme, son fils et sa fille, tous très unis et épanouis. Sûr de lui, il accueille ses patients et écoute le récit de leurs drames personnels avec une bienveillance détachée. Le premier tiers du film illustre cette situation initiale euphorique et sereine à peine perturbée par le comportement un peu préoccupant du fils accusé du vol d'un fossile à l'école. Interpellé par cet incident, le père se rapproche du fils, et là le drame survient : La Chambre du fils racontera, à partir de là, l'impact de la mort du jeune homme sur cette famille dont le bonheur est fissuré à jamais, comme ces objets du quotidien que l'on découvre tout à coup brisés, usés, lézardés - superbe image métonymique des objets de cuisine rendant un écho évocateur au destin qui s'abat sur la famille. La mère, déchirée par le chagrin ; la fille, gagnée par la colère ; le père, pris de culpabilité et de remords, qui traverse une grave remise en question, tout à coup incapable de poursuivre son travail. Soudainement pris dans sa propre détresse, il se découvre inapte à apaiser le malheur d'autrui. Tous, marqués par le sort, devront recoller les morceaux de leur existence - car la vie doit continuer. Une aide extérieure inattendue leur permettra de renouer avec le fil cassé de leur chemin sur terre.

chambredufils.4.jpg (15611 octets)Bien qu'au premier abord, avec un tel sujet, on soit tenté de marquer les différences avec ses films précédents, il n'est pas question de rupture radicale dans l'oeuvre de Moretti avec La Chambre du fils : s'il quitte le registre social et politique pour mieux recentrer son propos du côté de l'intime et du drame personnel et familial, tout au plus peut-on parler de tournant, tant les thèmes et les obsessions les plus chers au cinéaste sont brillamment incorporés à ce matériau scénaristique à la fois inédit et familier chez lui. Le motif du sport, par exemple, central dans le film - par l'entremise de la course et du basketball, sports individuel et de groupe qui n'ont rien, ici, de fortuit dans l'économie du récit - rejoint des préoccupations déjà évidentes dans Caro Diario et bien sûr Palombella Rossa. Que de métaphore collective, le sport mène ici à une complexe interpellation du destin humain individuel - rempart contre la mort, lieu de ressourcement, il est aussi simultanément rampe vers la mort et rappel de celle-ci - voilà une évolution impressionnante de densité et de résonances. De même le rapport à l'eau, ici également double source antagoniste de vie et de mort, ainsi que le thème de la route et des déplacements, plus largement, du voyage, qui acquiert tout son sens dans la dernière partie du film - ici, la voiture remplace la vespa - tous consubstantiels à l'univers de Moretti, tous redéfinis et approfondis avec une désarmante économie dénuée de symbolique inutile.

Toute la force du film tient là : dans ce refus de la surcharge, tant émotive que visuelle, dans ce qu'il suggère et évoque davantage qu'il ne représente. Ainsi les nombreuses portes ouvertes par Moretti comme autant de tentatives de faire la lumière sur ce drame absurde, sur le pourquoi de ce qui ne peut être expliqué ou résolu. Ainsi la mort du fils, aucunement mise en images. Choix fondamental et crucial du cinéaste qui exprime pleinement la perte, l'abandon et le vide laissés par l'être cher perdu à jamais dans les souvenirs de l'avant. Ainsi enfin l'emploi de la musique, surtout de la superbe pièce de Brian Eno venant faire écho à l'emploi du Koln Concert de Keith Jarrett dans Caro diario : pur moment de cinéma, où musique et image fusionnent en un intense instant d'émotion contenue. Nul besoin de paroles ici, sinon celles de la pièce. Cette insertion d'une chanson dans la diégèse ne reproduit en rien les procédés du vidéoclip : ici, elle s'intègre au rythme du film, le conduit ailleurs, épouse son rythme même.

Ce drame mortifère tout en pudeur et intelligence, hautement émouvant, réussit à ne jamais surdoser l'émotion, grâce à une mise en scène au diapason de son sujet, traité avec une épure de maître. Et comme toujours, la présence de Moretti, dont c'est sans doute le rôle le plus difficile et intériorisé, confère une authenticité et une personnalité à son univers qui ont peu d'égal. Même s'il s'agit du film le plus accessible de son oeuvre, La Chambre du fils en est le joyau, un accomplissement dont la modestie et la retenue sont exemplaires.

Lotus d'or

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