Nesfarsit (California Dreamin')
Cristian Nemescu
2007, 155 minutes
Extrait des carnets du Festival du nouveau cinéma 2007
C'est avec un début anthologique en noir et blanc que s'amorce cette oeuvre posthume et laissée inachevée, récompensée par le prix Un certain regard du Festival de Cannes. Un obus dévale les marches d'un escalier, derrière une famille roumaine fuyant en panique. Nous sommes en 1944, mais California Dreamin' va rapidement nous propulser en 1999, en pleine guerre du Kosovo, dans une petite bourgade perdue au fin fond de la Roumanie. C'est là qu'un contingent de soldats américains de l'OTAN dépêché en mission confidentielle est forcé de s'arrêter, en raison du zèle bureaucrate - et de l'antiaméricanisme galopant - d'un chef de gare magouilleur (brillant Razvan Vasilescu). Le chef de la troupe militaire a beau se démener (Armand Assante, surprenant de retenue et d'intériorité en ébullition), son convoi ferroviaire reste bloqué. Pendant quelques jours, les soldats devront frayer avec les villageois, semant la joie et l'espoir, mais aussi le chaos.
Inspiré d'un incident réel, le film du jeune cinéaste Cristian Nemescu, malheureusement décédé à 27 ans en plein montage de son film, est une satire décapante et cinglante qui renvoie dos à dos l'incompétence administrative roumaine, la naïveté pro et antiaméricaine et la corruption endémique de son pays, ainsi que l'impuissance et l'ignorance des forces armées américaines face à la complexité historique de la réalité sociale des Balkans. Souvent drôle et truculent, très ambitieux dans sa volonté de brosser un portrait socio-politique de son pays à la manière du Kusturica de Underground, le film souffre en de nombreux endroits du fait qu'il soit resté inachevé. Terminé et distribué par ses producteurs, California Dreamin' est beaucoup trop long et inégal à 155 minutes, et le récit n'évite pas les stéréotypes et les maladresses, en particulier du côté des histoires d'amour inutiles et convenues qui atténuent la dimension complexe et inspirée de la chronique allégorique de Nemescu. Porté par d'excellentes interprétations, en particulier de Razvan Vasilescu (Le Chêne) et d'Armand Assante, il n'en demeure pas moins un très bel exemple de l'émergence du cinéma roumain, et il nous fait amèrement regretter la perte d'un talent extrêmement prometteur. On se serait vraiment passé de la chanson des Mamas & The Papas, dont on a trop abusé au cinéma, mais le périple est diablement intéressant et truculent, à condition de fermer les yeux devant les scories et les longueurs de cette matière brute inspirée et passionnante.