Rohtenburg (Butterfly: A Grimm Love Story)
Martin Weisz
2006, 90 minutes
Le cannibalisme. L'un des tabous ultimes de l'humanité, rarement abordé au cinéma, sinon avec complaisance et sensationnalisme, ou sous l'angle du thriller sanguinolent et à sensations fortes, à la manière de The Silence of the Lambs. Un écueil qu'évite Butterfly: A Grimm Love Story, sans pour autant ménager le spectateur, confronté à une horrible histoire trouvant son origine dans l'incroyable et sordide fait réel qui s'est produit en Allemagne en 2001. Un homme assoiffé de chair humaine avait alors recruté une victime sur le Web, sur un site de discussion sur le cannibalisme, et les deux inconnus avaient scellé un pacte dans lequel la victime, consentante, acceptait de se faire dévorer par son prédateur. Ce fait divers avait bien sûr défrayé les manchettes à l'échelle internationale, et le cinéaste Martin Weisz a osé le transposer au cinéma, non sans utiliser quelques libertés narratives et d'interprétation, qui ne l'ont pas empêché de rencontrer quelques difficultés en son pays, où le film a été victime de censure, sous prétexte qu'il portait atteinte aux droits de cet homme qui fut trouvé coupable de ce crime inimaginable.
Weisz a pourtant approché son sujet de manière intelligente et nuancée, en dressant un portrait humain, complexe et étonnamment touchant de ces deux êtres profondément blessés et malheureux, certes perturbés et déviants, développant une complicité maladive et destructrice, mais jamais présentés comme des monstres ou des psychopathes. Ce qui est tout à l'honneur de sa démarche, tant le cinéaste est davantage intéressé par l'exploration des recoins les plus obscurs et inavouables de l'être humain, ainsi que par la psychologie d'individus tourmentés, plutôt que par la simple illustration de la barbarie innommable du cannibalisme en lui-même. Certes, le film ne contourne pas son sujet, et de nombreuses scènes choquantes, en particulier dans sa dernière partie, funèbre, macabre et répugnante à souhait, laisseront plus d'une personne prostrée dans la terreur et le dégoût absolus. Mais Butterfly laisse clairement sous-entendre que ces pulsions destructrices sont présentes en chacun de nous, ce qui les rend d'autant plus troublantes et dérangeantes.
Cet aspect est bien illustré par le choix narratif effectué par Weisz et par son scénariste T.S. Faull, qui ont créé une forme de distanciation face à la lourdeur du sujet, avec l'aide d'un stratagème qui sert et dessert le film tout à la fois. Ainsi, ils ont créé le personnage de Katie Armstrong (jouée avec conviction par Keri Russell), une étudiante américaine ayant développé une fascination excessive pour ce fait divers. Souhaitant rédiger une thèse sur le sujet, elle déménage en Allemagne et tente de comprendre ce qui a pu mener ces deux êtres vers une décision aussi morbide et incompréhensible. Admirablement construit, le récit se déploie ainsi sous la forme très efficace d'un va-et-vient entre le présent - celui de l'enquête personnelle de la jeune femme, se transformant en une véritable obsession - et le passé, illustrant à la fois l'enfance et la vie adulte des deux hommes (formidablement interprétés par Thomas Kretschmann et Thomas Huber), puis les circonstances de leur rencontre fatidique, dévoilées dans une dernière partie qui donne littéralement froid dans le dos, non sans distiller une fine émotion déstabilisante.
Avec une telle matière, on aurait pu craindre les pires dérapages complaisants : Weisz les contourne presque tous, tout en scrutant le malaise sans ménagement. Terriblement mélancolique, le ton du film est glauque à satiété, mais d'une justesse remarquable, et il est brillamment soutenu par une mise en scène formidable et imaginative. Butterfly a été récompensé par de nombreux festivals, dont le prestigieux Sitges, qui a judicieusement primé la réalisation flamboyante, la splendide direction photo et l'interprétation des deux acteurs. Le travail visuel du film est à couper le souffle. La palette de couleurs restitue l'atmosphère décadente et mortifère, tandis que le style inventif prend la triple forme d'un univers glacé et froid dans le présent (qui évoque en maints endroits le Lynch de Mulholland Drive, jusque dans l'emploi d'une musique dramatique et lyrique à la Badalamenti), puis décati et décomposé dans le passé de l'enfance des protagonistes (superbement rendu par un travail de salissage de l'image et un aspect imitant les films amateurs usés par le temps), et enfin d'un dénouement grotesque, lugubre et gothique, dans une dernière partie qui assène le coup de grâce au spectateur.
Butterfly: A Grimm Love Story parvient ainsi tout à la fois à éblouir l'oeil du cinéphile, à déranger sa conscience et à troubler ses repères, ce qui en dit long sur sa réussite dans un registre aussi périlleux. Le film n'est toutefois pas exempt de défauts. On regrettera ainsi le choix de la langue anglaise, alors que le film se déroule entièrement en Allemagne. Ceci a toutes les allures d'une concession afin de conquérir un auditoire international, sinon américain. Pourtant, le film s'adresse manifestement à un auditoire ciblé et spécialisé qui ne pourra qu'être déçu de cet aspect dénaturé, d'autant plus évident que les acteurs allemands s'expriment dans un anglais à l'accent très marqué. On regrettera également que le personnage principal soit interprété par une jeune actrice américaine, ce qui renforce l'impression que l'on tente de vendre ce film à un public nord américain élargi. Ce n'est pas un hasard si le scénario compte justement quelques faiblesses et invraisemblances dans la partie qui se déroule au présent, lors des recherches de l'étudiante américaine. Le dispositif d'identification que ce personnage crée avec le public est certes pertinent, car il évite de sombrer dans un exercice qui deviendrait sans doute étouffant et intolérable. Le spectateur s'identifie à elle dans sa fascination morbide tout comme dans son dégoût et son incompréhension devant cette histoire, mais certains aspects artificiels de cette distanciation sont un peu moins réussis. Malgré ces désagréments somme toute mineurs en regard de la qualité de l'ensemble et des prouesses indéniables de la mise en scène, Butterfly est une exploration audacieuse et sensible du cannibalisme, une histoire d'amour tragique et surprenante, ainsi qu'une expérience de cinéma que ceux qui ont l'audace de s'y frotter ne sont pas prêts d'oublier. À voir uniquement si vous avez l'estomac solide.