Bug
William Friedkin
2007, 102 minutes
Oh la la, quelle surprise - que dis-je, quelle triple baffe monstrueuse! Voilà un pur joyau noir sorti de nulle part. Bug est certainement le meilleur film de William Friedkin depuis The Exorcist. Et son oeuvre la plus radicale. Rien dans sa filmographie récente et dans son parcours en dents de scie au cours des dernières décennies ne laissait présager l'irruption sauvage et le jusqu'au-boutisme de cette descente aux enfers absolus de la démence pathologique la plus troublante qui soit. Cette brillante adaptation claustrophobe et asphyxiante de la pièce de Tracy Letts, qui signe également l'adaptation scénaristique, est un concentré anxiogène truffé de malaises et de bizarreries inquiétantes qui débouchent, dans sa dernière partie, au sein d'une dimension paranoïaque extrême qui prend la double forme d'un film d'horreur viscéral et d'une formidable étude sur la folie et les carences affectives excessives. Soyez avertis, cette virée au coeur des ténèbres est un cauchemar éprouvant, maniaque, sordide et agressif, qui malmène sérieusement son spectateur. Si c'est votre tasse de thé, vous allez jubiler. Si vous préférez le confort cinéphile, évitez à tout prix.
Ça commence avec un long travelling vertigineux, une plongée du ciel qui se dirige lentement vers un môtel miteux qui deviendra le théâtre du délire qui suivra, avec de fortes réminiscences de l'atmosphère du Lynch de Lost Highway et de Mulholland Drive. C'est là qu'habite Agnes White (Ashley Judd, époustouflante de justesse), un serveuse paumée et un peu crade qui reçoit d'inquiétants coups de fil anonymes. Le responsable de ces appels est sans doute Jerry (Harry Connick Jr., excellent dans un contre-emploi de salaud détestable), l'ancien ami d'Agnes, tout juste sorti de prison. Heureusement, R.C., une autre serveuse, veille sur Agnès. Elle lui présente Peter (Michael Shannon, reprenant son rôle de scène, absolument prodigieux), un type plutôt sympathique mais assez mystérieux, pour ne pas dire étrange. Agnès et Peter, deux individus solitaires et esseulés, vont fraterniser, tandis que Jerry rôde autour de la chambre d'Agnes. La suite prendra des couleurs surréalistes qui vont progressivement basculer dans la quatrième dimension du délire autodestructeur.
Amorcé de solide façon comme une étude de caractères et un drame social misant sur la qualité des dialogues et d'excellentes performances d'acteurs, Bug installe progressivement un climat de menace et de tension, qui laisse soupçonner qu'un thriller psychologique prend forme. Mais c'est un leurre, ingénieux et machiavélique. À mi-chemin, tandis que le récit se resserre autour des personnages d'Agnes et de Peter, Friedkin donne un sérieux coup de barre et le film bifurque dans une zone qui transforme le trouble initial en un véritable chaos émotif. On a peine à en croire ses yeux devant l'explosion hystérique qui s'ensuit. En fin renard qui se joue des attentes de ceux qui espéraient un film d'épouvante avec insectes, comme l'annonçait le titre, Friedkin nous plonge sans ménagement dans un huis clos étouffant qui révèle un propos d'une incroyable profondeur, où sont à l'oeuvre des syndromes paranoïaques et des comportements schizophréniques maladifs et obsessionnels. Ceux-ci s'incarnent dans des accès de psychose et de violence masochiste qui s'apparentent aux explorations déroutantes de Lodge Kerrigan dans Clean, Shaven. C'est l'occasion pour le duo d'acteurs principaux de se livrer à des numéros d'acteurs d'une intensité pétrifiante. Michael Shannon, en particulier, offre des moments d'une force inouïe.
Le dernier acte est un tour de force où Bug transcende véritablement ses origines théâtrales pour mieux se transformer, tel un insecte mutant, en un objet filmique totalement malade et convulsif. Reposant sur une idée de mise en scène extraordinaire qu'on se gardera bien de dévoiler ici, le dénouement réserve une escalade proprement confondante de situations grand-guignolesques où la terreur, palpable et galopante, est court-circuitée par un humour déroutant et une dimension ouvertement symbolique sans cesse rongée par des motifs gore que plusieurs associeront à l'univers d'un David Cronenberg. Lorsque le film se termine, on se demande comment un tel degré de folie furieuse aura pu être atteint en si peu de temps, au terme de cet assaut mémorable. On pourra débattre longtemps sur l'appartenance de Bug au créneau du cinéma d'horreur, dont il se distingue avec panache tout en puisant sans ménagement dans son tiroir à effets grotesques et révulsifs. Le film de William Friedkin est une oeuvre limite et inclassable qui défie l'entendement du cinéphile, et qui irritera certainement plusieurs spectateurs non préparés à ce détour cruel dans un territoire repoussant et non conventionnel. La virée est épuisante et prend la forme d'une confrontation douloureuse, portée par des acteurs éblouissants, travaillant sans filet. Bug est un film fiévreux qui s'infiltre sous l'épiderme, pour ne plus en ressortir. Très forte recommandation pour les amateur de films tordus et d'univers tourmentés.