Brand Upon the Brain!

Guy Maddin

Canada

2007, 95 minutes

Un homme portant le nom de Guy Maddin (joué par Sullivan Brown) arrive sur une île déserte (et canadienne) à bord d'une chaloupe. Il est là à la demande de sa mère mourante, qui lui a demandé d'aller repeindre le phare de l'île. Ce lieu était autrefois un orphelinat dirigé par son père, un savant un peu fou, et par sa mère possessive et autoritaire. Assailli par le passé, cet homme fait rejaillir les souvenirs de son enfance, où l'on retrouvera, entre autres étrangetés fulgurantes, un détective adolescent qui prend tour à tour les allures d'un garçon et d'une fille, du vampirisme, des expérimentations scientifiques inquiétantes et sordides, un soupçon d'inceste, une cure de rajeunissement spontanée, un suicide, des rituels sataniques, une résurrection, de la cruauté enfantine, du lesbianisme, et j'en passe.

Vous avez dit bizarre? Vous n'y êtes pas encore tout à fait. Guy Maddin a toujours été un cinéaste d'avant-garde, mais il atteint ici un niveau de virtuosité et d'ésotérisme qui subjugue autant qu'il déroute. Pour notre plus grand plaisir. Avec ce film, le cinéaste manitobain ouvre toutes grandes les vannes de la folie créatrice et de l'expérimentation formelle, et propose l'un de ses films les plus audacieux et achevés à ce jour. Construit, monté et mis en scène à la manière d'un film muet d'époque auquel on aurait fait subir un sérieux trip d'acide, Brand Upon the Brain! constitue un fascinant exercice poétique sur la mémoire, sur l'enfance et sur les traumatismes familiaux. En douze chapitres marqués par des intertitres, menés à la manière d'un film de Louis Feuillade (on pense souvent aux Vampires, notamment en raison des déguisements, fausses identités et péripéties mystérieuses qui ponctuent le récit, trépidant au possible), Maddin offre un formidable hommage au cinéma muet, en particulier à l'expressionnisme allemand et à Feuillade, mais aussi au surréalisme, à Jean Cocteau et à l'univers de David Lynch, nommément à Eraserhead, auquel le film, enveloppé dans un mystérieux brouillard, rend un écho de doux délire certes macabre et inquiet par moments, mais surtout formidablement drôle, ludique et irrévérencieux.

Toutes ces références nous viennent en tête avec grand plaisir en visionnant Brand Upon the Brain!, mais on ne saurait nier l'originalité et la particularité de la démarche idiosyncratique de Maddin, qui s'affranchit de tous ses modèles et propose un univers disjoncté bien à lui. En grande forme, le cinéaste mène ses obsessions et ses lubies jusque dans leurs derniers retranchements, en développant un ton très singulier. L'humour, décapant et extrêmement bien exploité, entre en collision avec la dimension horrifique et fantastique, elle-même détournée par un sens poétique et une subtile mélancolie qui se dessinent au travers des nombreuses et invraisemblables situations qui parsèment les épisodes structurant le film.

Le travail visuel est époustouflant : Maddin a recréé à la perfection le style et les effets du cinéma muet (noir et blanc, image granuleuse, traitement vieillot, jeu muet et expressif des acteurs, cartons dialogués), mais le montage frénétique, agressif et hyper stylisé confère au film un style d'une modernité étourdissante. Cette confrontation d'une esthétique classique et d'une approche avant-gardiste parvient à créer un climat fascinant, qui mise sur un splendide style visuel qui multiplie les clins d'oeil au classique du muet, mais dont le rythme déchaîné et effréné est bien de notre époque. La narration d'Isabella Rossellini est également utilisée à merveille, et la musique de Jason Staczek propose un contrepoint parfait à cet assaut sensoriel qui nous laisse aussi subjugué qu'épuisé.

Il en résulte une expérience de cinéma hors du commun et jubilatoire, dont l'intérêt ne se dément pas grâce à l'inventivité référentielle et à l'humour déstabilisant du réalisateur, qui perpétue avec brio l'héritage du surréalisme et de l'expressionnisme. Les cinéphiles ayant déjà croisé l'univers excentrique de l'un des meilleurs et des plus originaux cinéastes canadiens le retrouveront ici au sommet de son art, avec une oeuvre radicale qui fait la somme de ses thématiques et de son approche filmique. Les nouveaux venus auront droit à un baptême baroque dont ils se souviendront.

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