Belle toujours
Manoel de Oliveira
2006, 68 minutes
Suite improbable et hommage crépusculaire et énigmatique à Belle de jour, cet opuscule quasi indéchiffrable du doyen des cinéastes en activité a toutes les allures du canular. À ce titre, il risque grandement de semer la confusion, voire l'exaspération chez de nombreux cinéphiles. Et pour cause, tant ce film est d'une lenteur contemplative propre à décourager les plus endurcis. Aussi, il faudra beaucoup d'attention, une affinité préalable avec la démarche et l'oeuvre de Manoel de Oliveira ainsi que de vifs souvenirs en mémoire du chef-d'oeuvre de Luis Bunuel afin de savourer la finesse de ce clin d’oeil en mode mineur.
Près de 40 années ont passé, et revoici Henri Husson - toujours incarné par un Michel Piccoli qui semble se délecter de participer à cet exercice inusité - celui-là même qui incita jadis Séverine, alias Catherine Deneuve dans la version originale de Bunuel, à s’abandonner en toute impunité à des plaisirs illicites et adultères. Assistant à un concert, Husson croit reconnaître Séverine. Tandis qu’il cherche désespérément à lui soutirer un entretien, celle-ci, maintenant interprétée par Bulle Ogier, refuse obstinément de se plier à ses demandes. Mais Husson insiste…
On ne refait pas Manoel de Oliveira. À 98 ans, le vieux roublard méditatif est plus prolifique que jamais, défiant les assauts du temps en multipliant les films qui interrogent la mort avec un sourire malicieux. Il poursuit ici un travail de deuil qui semble tout droit sorti d’une autre époque (fortes réminiscences du cinéma muet, notamment), jetant un regard amusé et vif sur des vivants sur le déclin, conférant un regard attendri et funèbre à l’ensemble. Un oeil pressé ou avide de la résurrection de l’univers bunuélien, qui n’aura pas lieu, pourra considérer Belle toujours comme une œuvre mineure au sein de la filmographie expansive du maître. Il est vrai que ce film est truffé de symboles ardus à décrypter, de rendez-vous manqués et d’une incommunicabilité maladive qui laisse le spectateur pensif, sinon perplexe. La mise en scène se révèle plus dépouillée que jamais, quasi figée, et semble plus préoccupée par les objets et les lieux, mystérieux et insondables, que par ces humains décidément bien peu bavards. La dernière partie laissera enfin place au face à face tant attendu. Mais celui-ci se révélera déceptif et tragicomique. Là, Bulle Ogier interprétera une Séverine en étonnante continuité avec la création initiale de Deneuve, tandis que Piccoli tournoie autour d’elle, tel un vautour. Funèbre à souhait, cette convocation du fantôme de Bunuel risque de décevoir les cinéphiles recherchant le caractère érotique et provocateur de Belle de jour. Les inconditionnels du cinéaste portugais y retrouveront pourtant intacts son esprit frondeur et son sens de la composition picturale.