Beau Travail

Claire Denis

France

1999, 90 minutes

"Je me reconnais dans un cinéma qui fait confiance à la narration plastique."  Claire Denis   

Cinéaste quelque peu en marge du cinéma français, Claire Denis signe avec Beau Travail une remarquable étude du corps masculin, corps individuel et corps collectif, à l'aide d'une approche à la frontière de plusieurs genres, se situant quelque part entre le poème visuel, la danse contemporaine et le film de guerre dynamité de l'intérieur. Cela donne un résultat fascinant d'étrangeté et de beauté qui fait assurément de ce film un objet complètement à part dans le cinéma français d'aujourd'hui.

Librement inspiré de Billy Budd de Herman Melville, duquel il n'emprunte apparemment que quelques motifs, Beau Travail est une formidable expérience cinématographique. Tout est question d'atmosphères, de sensations, d'impressions. Ceux qui chercheront une quelconque histoire, trame narrative ou développement de récit seront sans doute frustrés d'avoir bien peu à se mettre sous la dent avec ce film. L'histoire est effectivement réduite à sa plus simple expression : c'est celle de l'adjudant Galoup, chef d'une troupe de jeunes militaires s'entraînant quelque part près de Djibouti. On assiste à leurs entraînements, à leurs échappées nocturnes dans les clubs ou traînent les prostituées, à leurs banales tâches quotidiennes. On mesure leur double décalage face aux habitants de la région, eux de la Légion étrangère : décalage premier parce qu'ils sont des étrangers de passage dans ce pays, décalage second de par leur situation de militaires dont la présence semble fort peu justifiée ou justifiable.

Le film présente en fait une série de motifs et de variations poétiques autour de cette troupe de la Légion étrangère. Remarquablement construit en forme de flashbacks et narré en voix-off par Denis Lavant (l'adjudant Galoup), le film porte sur la progressive jalousie et envie qui s'empare de Galoup dans sa relation avec l'un des militaires sous sa gouverne, Sentain, campé par un Grégoire Colin toujours aussi juste et habité par son personnage. Anti-film de guerre donc, qui brise ce genre codé et miné, authentique poème visuel qui aborde la vie militaire sous un angle inédit, dégagé de l'apologie et de la dénonciation primaires, prenant oeuvre dans les ambiguïtés. C'est indéniablement l'oeuvre d'une auteure, d'une femme cinéaste qui filme des corps d'hommes. Certains ont reproché au film son côté irréel, trop poétique, "déconnecté" de la réalité militaire. Il est vrai que l'on n'est pas ici du côté de la tradition et de la tendance actuelle du réalisme dans le cinéma français. C'est ce qui donne justement à mon avis sa singularité et sa richesse au film de Claire Denis.

Le thème inhérent que plusieurs discuteront autour de ce film est bien sûr la question de l'homosexualité dans les rangs militaires. Beau Travail ne porte pas à strictement parler sur la question de l'homosexualité : jamais à un seul moment dans le film Claire Denis aborde-t-elle explicitement ce sujet pour le moins délicat. La réalisatrice dit d'ailleurs s'être fait sérieusement avertir lorsqu'elle développait le projet : on avait même laisser planer la possibilité de représailles si elle abordait l'homosexualité de pair avec la Légion étrangère. Toute la qualité de ce film est justement d'aborder cette question sans en avoir l'air. La manière ultra esthétique qu'a Claire Denis de filmer ces corps masculins au travail, poétisant leurs gestes et faisant dériver l'entraînement militaire du côté de la danse contemporaine, débouche effectivement et assez clairement du côté du désir homosexuel, mais reste justement du côté de la contemplation, du désir, du non-dit, du non résolu. Ceci contrairement à un autre film récent qui abordait pratiquement ce même thème de l'homosexualité dans les rangs militaires, le Taboo de Nagisa Oshima. Alors que dans Tabou, Oshima aborde l'homosexualité de manière directe et claire, en faisant le moteur diégétique du récit et en la travaillant de manière à la fois franche, ironique et tragique, Beau Travail ne franchit jamais le seuil de l'explicite et de l'avoué, restant pris dans les zones floues du désir, de la fascination, de la tentation, laissant le tout inabouti et en suspens. Les deux films ont toutefois en commun un grand nombre de thèmes et d'obsessions plastiques qu'il serait très intéressant d'analyser plus en détail.

Très près de Furyo (Merry Christmas Mister Lawrence) du même Oshima et du culte du corps de l'écrivain japonais Yukio Mishima, Beau Travail possède néanmoins une indéniable originalité et authenticité. Le jeu des acteurs est dégagé du personnage et du rôle traditionnels, en cela fortement influencé par le travail du chorégraphe Bernardo Montet qui a orchestré avec brio les scènes de groupe comme un ballet, du moins comme de la danse contemporaine (Montet travaille d'ailleurs depuis des années sur les liens entre danse et guerre, entre chorégraphie et entraînement militaire, entre le soldat et le danseur). La mise en scène est éblouissante de rigueur plastique, chaque plan étant travaillé à la perfection. Tout, des mouvements de caméra souples et généreux aux paysages nord-africains, de la musique de Benjamin Britten et Neil Young au jeu superbe des comédiens-danseurs, nous persuade d'être devant une oeuvre dense et réussie. Les reproches qu'on a pu faire à Claire Denis (dont celui de sur-esthétiser la guerre et de glorifier le corps masculin et la vie militaire) ne tiennent pas la route devant un objet aussi complexe et accompli. On sent que la réalisatrice a cherché et a réussi à se démarquer de la tradition française. Son cinéma, près du muet mais en même temps très moderne, fait énormément confiance aux images : n'est-ce pas là l'essence même du cinéma? L'influence asiatique est bien sûr fondamentale à cet égard: on a déjà parlé de Nagisa Oshima. Claire Denis cite volontiers elle-même Wong Kar-Wai et parle avec passion de la vitalité du cinéma asiatique actuel, de Godard aussi. C'est dire, à mêmes ces sources majeures d'influence, la profonde modernité et originalité de son approche : le résultat, ce Beau Travail, a tout pour convaincre.

Une fois de plus, le cinéma français s'enrichit d'une oeuvre atypique, réalisée par une femme. Avec ce Beau Travail achevé de main de maître, elle rejoint les Catherine Breillat, Danièle Dubroux, Pascale Ferran et Brigitte Roüan, parmi les cinéastes féminines de l'heure en France.

 

 

 

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