Baise-moi

Virginie Despentes, Coralie Trinh Thi

France

2000, 74 minutes

On a fait grand cas en France du scandale Baise-moi : censure et classification "porno", campagnes de dénigrement de groupes religieux et de l'extrême-droite, organisation de comités de défense du film et toute une agitation médiatique qui a entouré sa sortie en salles. Une belle campagne de promotion pour cet objet cinématographique résolument et irréductiblement sale, bête, vulgaire et méchant, un film trash, à l'esthétique punk et nihiliste unidirectionnelle qui cherche continuellement - et uniquement, tant le film est dénué de portée et de sens - à choquer le petit bourgeois bien installé en chacun de nous. C'est légitime, mais ça n'a rien de bien nouveau ou original, n'en déplaise à leurs artisans : il y a longtemps que la culture underground fraie dans ces eaux subversives en marge du système. Ce qui est nouveau avec Despentes, cela en continuité avec la vague déclenchée par Catherine Breillat et Romance, c'est la revendication d'une représentation explicite de la sexualité dans le cinéma commercial - le hardcore cherchant reconnaissance et diffusion dite "normale". Si, en tant que cinéphile et "esprit progressiste", on ne peut qu'être sympathique et solidaire de la démarche rentre-dedans et sans concession de Virginie Despentes, il est fort difficile d'être en accord en totalité avec le propos et surtout l'oeuvre en question, tant Baise-moi carbure le plus souvent à la provocation facile et gratuite, en plus de reconduire les pires stéréotypes machistes directement empruntés au porno. Bref, on aurait voulu que le film soit à la hauteur des prétentions de ses auteures et du débat sur la représentation de la sexualité féminine qu'il entendait déclencher. Malheureusement, il ne l'est pas.

Comment caractériser Baise-moi? On a parlé en abondance d'un Thelma & Louise croisant Natural Born Killers en version porno et gore. C'est un peu cela si on veut, mais en plus schématique et réducteur : deux jeunes femmes, l'une violée par une bande de brutes et l'autre, prostituée qui voit son ami junkie flingué en pleine rue, se rencontrent par hasard, prennent la route et sèment le carnage partout où elles passent, non sans avoir préalablement baisé avec tous les mecs qu'elles ont pu croiser. Le film de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi part donc d'un effet déclencheur : ces deux jeunes femmes (jouées par Karen Bach et Raffaella Anderson, deux actrices issues du porno), humiliées et abusées, ont été poussées à leur limite, dans leurs derniers retranchements. Leur parcours sanguinaire, sexuel et criminel sera le moyen de reprendre le contrôle de leurs vies, de se réapproprier le pouvoir par la force, jusqu'à atteindre un point de non-retour. Féminisme radical? Anarchisme? Vengeance? Désespoir? Rage de vivre? Pulsion de mort? Le film ne tranchera jamais, laissant les coudées franches à une exploration noire et sordide du "sex and violence" cher à l'esprit punk, en un road movie qui a dès le départ les allures d'un cul-de-sac cauchemardesque.

Soyons clair : que Baise-moi s'inscrive d'emblée dans le registre vidéo fauchée et hardcore n'a rien de négatif en soi, sauf pour les tenants aliénés du budget confortable. Plusieurs critiques ont souligné la "mauvaise qualité" de la réalisation... pensaient-ils voir un film d'Eric Rohmer? Bien sûr que c'est sale et brouillon : c'est voulu, c'est un film trash. En tant que réalisatrice, Virginie Despentes se débrouille plutôt bien. La brutalité du montage, la crudité des scènes, la saleté de l'image et la nervosité de la caméra sont tout à fait justifiées et assez bien exploitées. On comprend bien qu'un tel sujet ne pouvait pas être abordé d'une manière sage et proprette : là, c'eut été raté. L'esthétique est en parfaite harmonie avec le sujet du film, et le sert plutôt bien. Le problème, car il s'agit bien d'un film problématique, c'est que le contenu n'est pas à la hauteur. Aussi bien dire que lorsqu'il n'est pas carrément absent, le contenu est douteux et racoleur, sinon déplorable. À commencer par le sexe : on s'attendait à autre chose que la même rengaine porno cheap, vulgaire, crue et sans le moindre recul artistique d'actes explicites filmés de manière voyeuriste et monotone. Pratiquement en aucun moment dans le film, on ne sent qu'il a été tourné par des réalisatrices : où est la différence dans le regard, dans la représentation, en particulier du corps de la femme et de leurs désirs? Que penser de ces scènes de remplissage complaisantes où les actrices dansent lascivement en sous-vêtements où prennent des poses avec une arme pointée? Ceci sans parler des scènes de séduction et de copulation : que des reprises abrutissantes des fantasmes mâles usuels. La seule différence, c'est qu'elles se terminent dans un bain de sang. C'est là que Baise-moi rate complètement sa cible : perdu dans la complaisance, à force de redondance et de machisme primaire, sans recul, sans réflexion, il lasse et exaspère plus qu'il ne choque.

On se demande vraiment comment et pourquoi Virginie Despentes peut-elle revendiquer et souhaiter une acceptation du mainstream avec un tel film irrécupérable. Un film comme Baise-moi n'a de valeur que s'il dérange l'ordre établi et suscite l'indignation, et qu'il demeure un objet underground et culte. Combien de films différents et audacieux ne profitent d'aucune distribution digne de ce nom? En quoi le cas de Baise-moi est-il si différent, sinon dans la question de la sexualité explicite au cinéma, qui le range dans une zone frontière que ses créateurs doivent assumer? Que ses auteures soient outrées d'une réception aussi unanimement négative de la part de la critique institutionnelle, qui n'a que faire d'oeuvres extrêmes et qui les reçoit toujours de cette manière, laisse perplexe : souhaitaient-elles créer consensus et faire l'unanimité avec un film-limite aussi résolument rabat-joie et nihiliste? En ce sens, le film est une réussite : il a indigné, choqué et dérangé à souhait. Le problème, c'est qu'il n'est à peu près qu'un film de cul et de sang : on est très loin de la radicalité authentique et profondément troublante d'un David Cronenberg, ou même d'une Catherine Breillat.

 

 

 

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