Zamani barayé masti asbha (A Time for Drunken Horses)

Bahman Ghobadi

Iran

2000, 90 minutes

Ce film se vit comme une révélation et un foudroiement qui bouleversent immédiatement et en profondeur. Ressenti dès les premières secondes, le choc de cette incursion dans la réalité impitoyable d’une famille Kurde et de sa lutte quotidienne pour la survie n’aura de cesse de nous happer et de nous confronter au bout de quatre-vingt minutes de pur cinéma. Voilà un véritable film, à la fois hyperréaliste, poétique et tragique, qui n’a rien de fabriqué et de racoleur, un film qui nous projette violemment au cœur de la réalité insupportable et révoltante d’une minorité kurde persécutée, traquée, en sursis perpétuel entre les frontières de l’Iran et de l’Irak, confinée aux pires besognes et activités clandestines pour continuer à exister. Avec Un temps pour l’ivresse des chevaux, le cinéaste Bahman Ghobadi signe le premier film kurde de l’histoire du cinéma, une œuvre dégagée de tout artifice, brute et brutale, pétrie d’une humanité et d’une sensibilité renversantes, ceci sans lourdeur démonstrative, ni message politique ou sentimentalisme appuyé. Un coup d’envoi qui atteint le sublime et qui troublera assurément les consciences les plus tranquilles.

Un temps pour l’ivresse des chevaux : derrière ce magnifique titre énigmatique et poétique se lit une métaphore des conditions de vie indignes du peuple Kurde, métaphore de l’état de fulgurance permanente dans lequel ces êtres doivent se placer afin de vaincre l’hostilité de leur milieu et l’insupportable malheur de leur condition. S’ils doivent faire boire de l’alcool à leurs bêtes pour qu’elles puissent traverser les épreuves terribles qu’ils leur font subir (d’où le titre), eux-mêmes, constamment placés devant le spectre de la mort, doivent se débattre avec un acharnement et une vigueur qui a tout de la transe. Le film est ainsi tout entier traversé par le mouvement des corps et des êtres, qui courent et se déplacent sans cesse pour mieux faire triompher la vie. Une vitesse qui contraste avec l’état lent et contemplatif auquel le cinéma iranien nous a maintes fois conviés.

Cette fulgurance des gestes et mouvements, cette agitation perpétuelle, sans cesse recommencée, exprime toute la profonde et tragique humanité de ces destins happés par un monde chaotique où leur (sur)vie est sans cesse en jeu, leurs lendemains toujours précaires et indéfinis. Destin représenté de façon exemplaire par ces cinq jeunes enfants d’une même famille dont Un temps pour l’ivresse des chevaux trace un instantané fiévreux et inquiet. Ces frères et sœurs orphelins en bas âge, laissés à eux-mêmes, cumulent de petits boulots ingrats et souvent dangereux (on les exploite pour diverses magouilles de contrebande à la frontière Irak-Iran). Errants, à peine aidés par leur entourage et famille (chacun en est réduit à sa propre lutte incessante pour la survie, l’entraide est dans ce contexte difficile voire impossible), ils doivent s’occuper de leur benjamin Madi, qui souffre de nanisme : à quinze ans, il semble en avoir deux, si ce n’est de son visage sculpté par sa maladie et le temps, et il est traversé de terribles douleurs qui le paralysent. Ses frères et sœurs s’occupent quotidiennement de lui, et savent qu’il n’a que peu de temps à vivre. Ainsi, ils tentent désespérément d’amasser l’argent nécessaire à l’opération qui apporterait un sursis à Madi. Mais leur situation permet difficilement d’entrevoir des jours meilleurs.

Le film de Bahman Ghobadi se construit autour du personnage de Madi, pantin claudiquant dont la représentation de la détresse morale et de la difformité physique ne versent jamais dans le sentimentalisme complaisant ou la curiosité foraine. Lointain frère des personnages de Freaks, de Tod Browning, Madi est le témoin immobile de ses propres malheurs, de celui de ses frères et sœurs, de sa communauté entière - dont il est le reflet exacerbé - et de leur interminable lutte et agitation qui a tout de l’énergie du désespoir. Dans ses immenses et superbes yeux, on lit un véritable condensé du drame de l’expérience humaine, celui de son peuple et de tous les exclus de la terre.

La démarche du cinéaste est exemplaire. Le traitement, esthétisant à l’occasion, offre de magnifiques plans, très travaillés, et des images renversantes – celles, finales, sous la neige, sont absolument incroyables - qui offrent un salutaire contraste avec l’âpreté des situations représentées et qui dégagent le film de tout penchant faussement misérabiliste qu’aurait pu instaurer un traitement strictement réaliste. Le film acquiert ainsi une dimension artistique fort achevée qui ne contrecarre jamais la vérité quasi documentaire des scènes et l’impact émotif du sujet et du drame représentés. Un très rare exemple d’équilibre entre esthétisme recherché et véracité hyperréaliste : Ghobadi fut l’assistant de Kiarostami sur Le Vent nous emportera, la leçon du maître aura manifestement porté fruits, cela sans complexe d’influence, tant Ghobadi se démarque singulièrement du grand maître du cinéma iranien. Si Un temps pour l’ivresse des chevaux a un proche parent, tant au niveau des thèmes que de la représentation, il faut le trouver du côté du superbe Tableau noir de Samira Makhmalbaf : ces deux films se complètent et se répondent en plusieurs endroits, notamment dans la recréation du climat de tension sourde et persistante de la guerre, toujours laissée en hors champ, mais dont l’omniprésence est palpable.

Le cinéma iranien ne cesse de surprendre, et de tous les excellents films que cette cinématographie nous a offerts au cours des dernières années, Un temps pour l’ivresse des chevaux est l’un des plus accomplis, renversants et prenants. Comment peuvent naître de tels joyaux de cinéma, surtout de tels cinéastes, libres et porteurs d’un regard très critique sur les situations sociales et politiques qui perturbent leur propre pays, dans un régime sous le joug de l’intégrisme religieux le plus strict ? Par l’intégrité de la démarche et du regard qu’ils portent sur le monde, notion que semble avoir évacué ou refoulé tout un pan du cinéma occidental, tout occupé à bâtir sa petite industrie du divertissement calquée sur le modèle américain. Seuls des cinéastes préoccupés par le monde qui les entoure, et non par leur succès personnel et les soi-disant " lois du marché ", peuvent prétendre à un tel achèvement. Par un bien curieux et fascinant retour des choses, le cinéma iranien semble devenu un modèle d’intégrité que nombre de cinéastes occidentaux auraient intérêt à cultiver.

Le cinéma est art du dévoilement, et Un temps pour l’ivresse des chevaux est la preuve que cet art, malgré sa mise à mort souhaitée et préparée minutieusement par les marchands minables de l’industrie du divertissement américain, existe encore. Voilà un vrai film qui nous sort de notre aveuglement servile et lâche, nettoie notre regard et ouvre nos horizons.

Lotus d'or

Incontournable Travelling Avant

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