Entrevue avec André Turpin et David La Haye
![]()
Marc-André Goulet : Six ans après Zigrail, y avait-il beaucoup de pression et d'attentes autour de ton second long métrage ?
André Turpin : Il y avait énormément de pression, parce que Zigrail avait quand même bien fonctionné. Il n'y avait pas de pression au niveau du public parce que Zigrail a fait peu d'entrées : 50 000 $ au box office, ce qui est négligeable, le grand public ne l'a pas vu. Au niveau de la critique, il y avait beaucoup d'attentes, car le film a connu un certain succès critique. Je sais qu'il s'est formé un petit culte depuis, surtout dans les Cégeps et les universités. Plusieurs professeurs présentent le film, et comme il y a une certaine originalité dans la forme, une certaine expérimentation, les gens attendaient ça de mon deuxième film, alors que je souhaitais aller complètement ailleurs. J'avais peur du "clash" : ce deuxième film est pour moi un film de personnages, d'histoire, beaucoup moins formel, quoique je sois très surpris d'apprendre que plusieurs personnes s'attardent à la forme du film, la remarquent et en parlent comme si c'était la chose la plus importante pour moi. Mais la forme, dans ce film, a pris moins de place, le côté de la caméra par exemple en comparaison avec Zigrail. Le montage sonore est encore travaillé, le montage des images, aussi, a une certaine importance, mais Un crabe se veut beaucoup plus sobre au niveau de la forme, et l'intérêt principal se situe vraiment au niveau du personnage et de son contenu. Alors j'avais peur de cette réaction et ça a créé un peu de pression, mais j'ai rapidement remarqué que j'étais plus fort face à l'impact de la critique que je pouvais l'être au moment de Zigrail. Présentement, j'assume davantage ce que je fais, peu importe ce que les gens en penseront. Ce qui compte, c'est que j'ai fait un film sincère.
M.-A. G. : Et d'où vient le projet d'Un crabe dans la tête ? Le sens en est venu à primer sur la forme : que cherchais-tu à présenter avec ce film ?
A. T. : Le projet est venu d'un bobo personnel. Si j'entendais quelqu'un d'autre dire ça, je dirais que ce ne sera pas un bon film (...) Quand j'avais 25 ans, j'étais frappé par une maladie sociale : le désir de plaire à tous, à tout prix. Comme un besoin de séduire chaque personne que je rencontrais parce que j'avais peur d'être haï, peur d'être jugé, peur de la confrontation, qui se manifestait par le besoin maladif de plaire à tout le monde. C'était quelque chose de si compulsif et obsessif chez moi que je connaissais très bien le sujet. Aujourd'hui, je me suis guéri de cette maladie, je peux en parler avec davantage d'objectivité et je suis content d'avoir attendu, d'avoir pris une distance face au problème afin de pouvoir en parler, sinon l'abord du sujet aurait été trop pudique. Donc l'origine du film provient du problème interne que je vivais à ce moment-là. En préparant le scénario et le film, je me suis rendu compte qu'il s'agit d'un problème plus répandu que je le croyais, et que ça touche un ensemble de Québécois, de Canadiens, peut-être même de Nord-Américains, je ne sais pas encore, et que beaucoup de gens en viennent à s'identifier au personnage.
M.-A. G. : Parlons justement du personnage d'Alex, que l'on a présenté comme représentatif d'une certaine génération, porte-parole d'un malaise, d'un mal de vivre qui serait celui de l'homo quebecensis mi- et fin vingtaine. Est-ce qu'il y avait chez toi une volonté de travailler cet aspect ?
A. T. : Ce n'était pas une volonté de départ, et je dois t'avouer que cette catégorisation génération X mi-vingtaine de l'homo quebecensis perdu, angoissé, un peu sombre, qui se cherche et ne se trouve pas, ce n'est pas véritablement le personnage. C'est vrai qu'on y fait référence - je suis de cette génération, David (La Haye) l'est, Alex le personnage aussi - et on essaie un peu de nous caser dans cette génération-là, parce qu'il y a là une belle façon médiatique de la présenter. Mais je me suis aperçu que ce n'est pas nécessairement que ça. L'autre jour, un journaliste de 55 ans qui nous interviewait nous a dit : nous ne pouvez pas savoir à quel point vous m'avez décrit comme personnage, à quel point je m'y suis associé et à quel point cet aspect m'a toujours préoccupé, cette incapacité de dire non aux gens. Alors ce n'est plus une question de génération, et je m'en aperçois maintenant davantage parce que des gars de 17-18 ans viennent me voir et me disent : je comprends, c'est tellement moi, mes amis, je dois revoir ton film, voir ton premier, tu m'as tellement décrit. Alors il y a une génération plus jeune, une plus âgée, ce n'est plus une question de génération finalement, c'est davantage universel, en tout cas plus "Québécois", plus national disons, que je l'imaginais lorsque j'ai écrit le film. Et je crois maintenant que c'est une erreur de prétendre que c'est une question de génération. Là où on confond dans l'emploi du terme génération, c'est peut-être en lien avec mon âge et mon appartenance à la "nouvelle vague" du cinéma québécois - du moins ce que l'on nomme ainsi - et c'est vrai qu'il y a une génération entre trente et quarante ans aujourd'hui, qui a commencé entre vingt-cinq et trente, les Denis Chouinard, Louis Bélanger, Denis Villeneuve, Manon Briand, Philippe Falardeau. C'est vrai qu'il y a une jeune génération - plus si jeune que ça! - à qui on donne de l'argent maintenant pour faire des films, à qui on n'en donnait pas auparavant. Et je pense que l'on confond un peu le sujet des films avec les auteurs des films. En réalité, dans ce cas-ci, le film dépasse la question de "génération".
M.-A. G. : Alex est joué par David La Haye, à qui je vais poser la prochaine question. Comment perçois-tu le personnage que tu joues dans le film ?
David La Haye : Je le vois comme quelqu'un d'extrêmement multiple. Quelqu'un qui va faire tout ce qu'il peut dans sa vie pour essayer de pallier la demande des autres. Quelqu'un qui a peur de la confrontation, qui veut plaire à tout le monde et qui ne veut surtout pas déplaire. Sa grande crainte, c'est de confronter les gens. Il est multiple au sens où lorsqu'il rencontre quelqu'un, il va tenter de le calquer. C'est une des manières qu'il a développées afin d'éviter la confrontation : calquer la personnalité qui est devant lui. S'il rencontre un intellectuel, il va tenter de faire un peu intellectuel, s'il rencontre quelqu'un de "rocker", il va essayer d'être plus dur. En ce sens là, il présente les traits marquants d'une personne qui a de la difficulté à être elle-même, à être là devant les autres et à s'assumer comme il est. Donc il vit un peu par procuration, en fonction des autres. Je le vois comme quelqu'un qui a, quelque part, un manque profond d'estime de lui-même. Ce n'est pas nécessairement ce que l'on a voulu montrer, c'est un film assez léger, ludique et drôle, on a fait une satire de cet homme qui manque de confiance en lui et qui se connaît peu lui-même. C'est un grand adolescent qui ne s'est pas encore trouvé à trente ans. Ça, je crois que c'est un trait de génération, du moins un trait très américain, d'une société gâtée, de gens qui ont un peu vécu à la légère, sans blessures. Ce qui fait qu'ils ne se sont pas regardés dans le miroir assez rapidement. C'est le portrait d'une génération ou d'un peuple assez gâté, qui se connaît peu, parce qu'il n'a pas fait beaucoup d'introspection, parce qu'il vit à travers les vidéoclips, les médias. La culture américaine et le manque d'estime de soi en font un personnage un peu trouble, même si nous n'avons pas voulu axer le film sur ces troubles, mais plutôt sur leurs conséquences, ce qui en fait une sorte de poule sans tête, qui se promène de gauche à droite, qui ne veut pas s'engager et qui veut fuir la confrontation.
M.-A. G. : Incarner un tel personnage demande sans doute un énorme travail d'acteur. Qu'en as-tu retiré, dans ta collaboration avec André Turpin ? Dans une entrevue récente, tu affirmais que pour toi il y avait un avant et un après André Turpin. Qu'est-ce que représente pour toi, dans ta carrière, ce personnage d'Alex et cette participation au Crabe dans la tête ?
D. L. H. : Ça m'a apporté beaucoup. Je fais le métier professionnellement depuis environ treize ans, et j'avais l'impression d'incarner plusieurs personnages différents mais défendant un peu le même spectre d'émotion : beaucoup de personnages torturés et angoissés. Est-ce parce que j'ai commencé à créer des personnages émotionnels au début de ma carrière et qu'on m'a ensuite engagé que pour ça ? Ou peut-être est-ce le reflet de ce qu'est l'homme québécois, ou les jeunes québécois en ce moment ? On s'aperçoit que dans les films québécois actuellement, il n'y a pas beaucoup d'hommes d'affaires, de héros. Ai-je été un peu le médium, l'acteur qui a servi à mettre sur l'écran les préoccupations des auteurs ou des scénaristes québécois au cinéma? C'est une chose. Pour répondre à la question sur l'avant et l'après Turpin, c'est bizarre, car il se passe quelque chose en ce moment dans ma carrière, en lien avec le film d'André. Avec ce personnage qui doute de lui-même et qui ne se prend pas en main, André a fait une sorte de synthèse de toutes les insécurités et les fragilités de l'homme québécois, d'une certaine génération et d'une certaine culture du moins, et je crois qu'il est temps que le cinéma québécois passe à autre chose. C'était en même temps ma préoccupation en tant qu'acteur : j'ai fait beaucoup d'hommes angoissés, et c'était bien, pour moi, que ce personnage me permette de montrer un autre aspect de mon jeu d'acteur. J'espère que ce sera bénéfique pour ma carrière, parce que veux incarner des personnages plus en force, plus libres et plus légers - quoique je ne rejette pas ce que j'ai fait auparavant, et j'aimerais encore faire de tels personnages. Et je crois que c'est aussi très sain pour le cinéma québécois : c'est pour ça que je ne cesse de répéter que ce film, sous ses allures ludiques, légères et profondes, sous les traits d'une comédie satirique, cache un message très important sur ce que nous sommes en tant que société. Autant en tant qu'individu qu'en tant que collectivité québécoise, qui a le plus haut taux de suicide chez les 18-40 ans, ce qui signifie peut-être que l'on a un problème d'estime de nous-mêmes. J'espère que ce film va nous mettre devant le fait que l'on a compris qui on était, qu'il est temps que l'on s'assume en tant que peuple et en tant qu'individu, et que l'on doit aller de l'avant. C'est aussi sain pour les Québécois que pour la carrière d'André qui, je crois, dans l'avenir, va faire des films avec des personnages qui sont moins en quête d'identité, et aussi pour moi, en tant qu'acteur, qui veut défendre des personnages qui affirment quelque chose plutôt que de se défendre.
M.-A. G. : Bifurquons du côté du style, de la forme. Le film était fort attendu, comme tu l'as dit, parce qu'il y avait eu Zigrail, et Cosmos, films très travaillés sous cet aspect. Entre ces films et Un crabe dans la tête, tu as également travaillé à titre de directeur photo, avec des cinéastes comme Denis Villeneuve et André Forcier. Crois-tu que ce parcours comme directeur photo a un lien avec ce plus récent film, et qu'il t'a amené à aborder autrement ton travail de cinéaste ?
A. T. : Assurément. Si je n'avais pas été directeur photo, je n'aurais jamais tourné ce film de la même façon. Nous sommes l'aboutissement de tout ce que nous avons fait auparavant, et je ne peux sûrement pas nier les influences formelles des réalisateurs avec qui j'ai travaillé, particulièrement Denis (Villeneuve), c'est clair. Nous avons longtemps collaboré ensemble, on a fait je ne sais plus combien de clips, recherché une forme commune. Nous recherchions quelque chose dans l'expression des images et nous l'avons trouvé ensemble, nous avons fait un travail de recherche ensemble, alors c'est sûr qu'il y a une influence. Quand tu passes ton temps à penser au choix des images pour un film et au pouvoir des images dans un film, au pouvoir des angles, des objectifs, des mouvements de caméra, des textures, des éclairages, du découpage technique, il est certain que ça entre dans ta tête et que ça reste. Et beaucoup de gens me disent : tu n'as pas peur qu'on te compare trop à Denis Villeneuve avec ce film, formellement, ça ressemble beaucoup à Maelstrom? Premièrement, je ne trouve pas que Un crabe dans la tête ressemble tellement à Maelstrom: j'ai encore beaucoup de difficulté à comprendre le lien que l'on fait, c'est le jour et la nuit. Un crabe a été tourné en Super 16, à l'épaule, en éclairages naturels, très à la légère, alors que Maelstrom est un film d'un grand contrôle, technique, esthétique. Et deuxièmement, non je n'ai pas peur que ça ressemble à Maelstrom, non je n'ai pas peur que ça ressemble à ce que Denis fait : ce que Denis fait, nous le faisons ensemble, il est certain que je subis certaines influences de lui, et des influences de tous ceux avec qui j'ai travaillé. Je ne peux pas dire que je retrouve des images de Forcier là-dedans, mais d'une certaine façon, Forcier a dû me faire découvrir quelque chose qui a fait une différence dans ce film-là aujourd'hui. Donc je ne renie absolument pas les influences que j'ai pu subir : ça recoupe le travail que j'ai fait sur une période de dix ans, douze ans, à la direction photo. Au contraire, c'est ce qui fait, je crois, la richesse et l'intérêt de mon travail, l'accumulation des recherches des douze dernières années en cinéma. Certaines personnes croient peut-être que l'on possède une essence esthétique à l'intérieur de nous, qui existe avant que l'on fasse du cinéma. Moi non. J'ai découvert ma "vision" cinématographique en pratiquant le cinéma. C'est ce que je dis toujours aux gens qui sortent de l'école et qui veulent faire du cinéma : faites-en, arrêtez d'y réfléchir, pour découvrir qui vous êtes. De la même manière, je crois que le cinéma doit sortir de nous sans que l'on y réfléchisse trop : on ne doit pas chercher à imiter le cinéma des autres, à faire un certain genre de cinéma, on doit faire un cinéma qui, naturellement, sort de nous. C'est très risqué de faire ça, on peut vraiment se casser la gueule, on peut tomber dans les clichés ou en des endroits que l'on ne veut pas explorer. Mais en art - quoique je ne prétende pas être un grand artiste ! - le but d'une carrière, d'une démarche, d'une oeuvre, c'est d'arriver à quelque chose d'équivalent à l'écriture automatique : se laisser aller intimement aux petits recoins de notre inconscient, et de voir ce qui va en sortir intuitivement. Pour ce faire, il faut être prêt à un grand abandon, être prêt à risquer. Il est sûr que l'on va se sentir beaucoup plus en sécurité si on prépare tout à la lettre. En même temps, si on reste très alerte, par exemple en regard de l'humeur d'un acteur ou le talent d'un acteur qui est, une certaine journée, plus ouvert, ou sensible, fragile, si on est frappé par la qualité de la lumière ce matin-là, ou à un son ambiant qui ne devrait pas y être mais qui s'y retrouve soudainement et que l'on essaie de travailler avec ça, de créer avec ces éléments, je pense que ça va être beaucoup plus intéressant d'oublier le plan original, d'oublier un certain type de cinéma trop planifié, parfaitement étudié, calculé à l'avance. Tarkovski disait, à la fin de sa carrière, quand il a fait Le Sacrifice, que ce qu'il avait atteint, ce qu'il avait compris en faisant du cinéma, c'est que plus il s'abandonnait à la beauté du présent, à la vérité de moment présent, de l'instinct et de l'imprévu du présent, plus il arrivait à faire de la véritable poésie, plus il arrivait à sculpter dans la réalité. Et il disait que la réalité était beaucoup plus belle que l'art. À son avis, contrairement à ce que l'on croit, la réalité est plus surprenante que l'imaginaire de l'être humain, de la fiction. L'être humain se croit si génial à écrire certaines choses alors que si on s'ouvre les yeux - et c'est pour ça que les documentaires sont parfois si magnifiques - et si on regarde bien, on va s'apercevoir que dans la réalité il existe une grande beauté, de l'art très difficilement atteignable par le biais de l'imaginaire. Je fais un grand détour pour dire que la direction photo que j'ai effectuée sur Un crabe dans la tête est totalement intuitive, justement. J'ai eu le luxe, étant mon propre directeur photo, de ne pas penser à l'image du film ni à la forme, et à me laisser aller à quelque chose de très instinctif. Et j'ai vraiment décidé, alors que l'on plaçait la mise en scène avec David, de réagir, par instinct, à partir de ma perception de la scène à ce moment-là, plutôt que d'essayer de définir un langage, un vocabulaire précis, d'objectifs et d'angles de caméra, de mouvements, etc. J'ai décidé de jouer avec la caméra un peu comme en écriture automatique, justement. Parfois ça n'a pas marché : il y a des scènes qui me semblent un peu bâclées, où il me semble qu'il manque de maîtrise. Malgré tout, en bout de ligne, il y a un certain langage qui se dégage du film, une certaine unité formelle qui se dégage, et la plus grande qualité de cette unité, c'est d'être sincère. Je n'ai pas voulu être comme quelqu'un d'autre, je n'ai pas eu la prétention d'emprunter un style. Je ne me suis pas dit : tiens, je vais proposer ça au spectateur. J'ai essayé autant que possible, modestement, de me fier à mon instinct.
M.-A. G. : Un mot sur la réception du film jusqu'à maintenant? Vous avez fait la tournée de quelques festivals : Toronto, le FCMM notamment. Comment percevez-vous l'accueil en regard de ce que vous pensez avoir réalisé?
D. L. H. : Évidemment, la première fois qu'on le présente, c'est extrêmement surprenant : c'est la surprise pour nous, parce qu'on ne sait pas du tout ce qui va arriver. Et c'était Toronto, avec un public majoritairement anglophone, et bizarrement, nous avons eu la surprise de notre vie, à savoir qu'ils ont tout compris au quart de tour, même les subtilités du personnages et de l'humour, la fantaisie présents dans le film, ont été compris. Nous sommes partis sur des chapeaux de roue. Ensuite nous avons fait plusieurs festivals, dont Abitibi, Winnipeg, le FCMM évidemment, et ça n'a pas dérougi. Et là, à Montréal, on apprend que ça a été une des meilleures fins de semaine depuis très longtemps, presque record pour la première fin de semaine d'ouverture. Alors la seule angoisse qui reste, c'est de savoir si le bouche à oreille de cette première fin de semaine va se concrétiser en succès, si ça va se cristalliser, si les gens qui l'ont vu vont inciter leur entourage à y aller ou non. C'est la seule inquiétude qui nous reste. Nous ne sommes jamais triomphants, nous attendons de voir si le film va marcher comme on l'espère. Je suis quelqu'un d'assez optimiste dans la vie mais assez pessimiste dans mon travail, au sens où je préfère ne pas avoir d'attentes pour ne pas être déçu. Et là je dois dire que je suis agréablement surpris de voir comment le film est reçu jusqu'à maintenant.
A. T. : David a bien résumé, j'ajouterais, en ce qui concerne la réaction des gens : au niveau de la critique, ça va assez bien, il y a une bonne réaction, au niveau des différents festivals aussi, nous sommes agréablement surpris, mais en même temps, c'est une réaction de cinéphile. Je sais que tu es un cinéphile, je vais être sincère avec toi, ta réaction est moins importante que celle de ma tante. Pour moi, Un crabe, contrairement à Zigrail, a été fait pour un public un peu plus large. En fait il n'a pas été fait pour ça, je n'avais pas ça en tête lorsque je l'ai fait, mais je m'aperçois que c'est un film qui est accessible. Il y a beaucoup d'humour dans le film, c'est assez léger, il y a du drame aussi, un peu d'images métaphoriques, symboliques, un peu d'onirisme, mais pas beaucoup, et c'est, je crois, un film très accessible. C'est cette réaction-là qui m'intéresse le plus. Pour l'instant, après la première fin de semaine où le film a fait salle comble à plusieurs reprises, nous n'avons pas encore de véritable réaction du public. Nous avons la réaction cinéphile et festivalière, celle des critiques, mais nous n'avons pas encore la réaction de monsieur madame tout le monde, et j'ai très hâte d'avoir cette réaction, parce que j'ai envie de communiquer avec un public, pas nécessairement très large, mais un public qui ne va pas seulement apprécier le cinéma dans mon film. Moi aussi, je suis cinéphile, et j'aime beaucoup la forme, le langage cinéma, la recherche et l'expérimentation, mais j'aime aussi voir des films qui parlent à un public large, qui parlent à l'être humain, des films qui abordent la nature humaine, qui la décrivent, et qui peuvent être compris par un grand nombre. Et déjà, en regard des réaction que l'on a eues, il y a eu de grosses surprises. C'est étrange, lorsque tu lis des critiques sur le film, certaines théories ont été émises que je n'avais absolument pas prévues, et les gens qui émettent ces théories sont persuadés que le réalisateur travaillait en ce sens-là. Lorsque j'étais à l'université et que j'effectuais des travaux sur des grands cinéastes, j'émettais moi aussi des théories, et elles me semblaient cohérentes, mais je me disais que le cinéaste n'avait peut-être jamais pensé à ça. Il y a des critiques qui n'ont pas eu cette modestie-là (rires), qui ont ont émis des théories qui m'ont surpris, et les réactions face au personnage sont très particulières - et c'est ce qui est intéressant, parce que c'est un film sur un personnage. Plusieurs, comme je le pensais, le trouvent lâche, faible, mais charmant. Mais ce qui est étonnant, c'est qu'un grand nombre de femmes d'un certain âge, de trente à cinquante ans environ, le prennent en pitié, le maternent, presque comme un petit garçon, comme si ce n'était pas de sa faute, que c'était malgré lui. Cette réaction m'a surpris : je savais qu'il s'agit d'un personnage charmant, en même temps c'est un frimeur, tellement idiot parfois, on ne veut pas être comme lui, tu as presque envie de lui donner une bonne leçon. Alors ça m'étonne que certaines personnes soient malgré tout attachées à lui avec pitié, avec quelque chose de maternel. C'est fascinant de voir ça pour un cinéaste, c'est un des grands plaisirs de découvrir les réactions, ça et entendre les gens rire dans la salle, c'est tellement touchant, on n'a pas idée.
Enregistré à la Maison du cinéma, à Sherbrooke, le mercredi 7 novembre 2001.
Entrevue et retranscription : Marc-André Goulet
Merci à Danielle Ouellette de la Maison du cinéma et à Mélanie Hartley de Film Tonic