Anatomie (Anatomy)
Stephan Ruzowitsky
2000, 103 minutes
Devenu un grand succès du box-office allemand, ce thriller horrifique qui se veut "branché et tordu" n'est dans les faits qu'une simple variante européenne du slasher américain portée par la vague de popularité récente de la trilogie des Scream. La particularité - et l'intérêt du film - résident dans la mise en contexte, celle d'une faculté de médecine et de ses cours d'anatomie où sévissent de mystérieux chirurgiens-meurtriers. On nous annonçait un thriller gore rehaussé de sous-intrigues aux résonances éthico-philosophiques (sectes médicales aux relents néo-nazis, culte douteux de la supériorité et de l'élitisme) : Anatomie aborde bien quelques pistes rattachées à ces délicates questions à portée toujours actuelle, mais comme son proche parent français Les Rivières pourpres, auquel il ressemble étrangement, le film de Ruzowitsky, bien que très professionnel et maîtrisé, pêche par un excès de stéréotypes, des personnages mal développés et un souci d'efficacité à l'américaine qui font trop souvent verser le film dans les lieux communs du genre.
Dès le départ, il est clair qu'Anatomie a été conçu dans le but de plaire à un large public, et surtout à un public jeune : musique pop insistante, allure vidéoclip, gags de collégiens, personnages typés et insistance sur la sexualité des protagonistes (la coincée, la dévergondée, le charmeur, le beau ténébreux, etc.) qui nous empêchent de plonger dans l'atmosphère lugubre et inquiétante des cours d'anatomie de cette faculté de médecine de grande réputation qui accueille ses nouveaux étudiants, en tête Paula (Franka Potente, découverte de Run Lola Run et star allemande montante), personnage central du film. Comme beaucoup de films d'horreur actuels, on est ici davantage préoccupé par le profil-type de son auditoire (c'est-à-dire l'ado amateur de sensations fortes) que par le souci de créer une véritable oeuvre de terreur comme les font les petits maîtres du genre. Et Ruzowitsky tombe lui aussi dans le panneau : son insistance à insérer des scènes légères et faciles pour grand public (dont une scène de striptease pseudo-érotique racoleuse et risible) affaiblissent grandement son film, surtout en première partie. Aussi, quand le film décolle véritablement, dans sa seconde partie, avec la découverte par Paula d'une confrérie secrète aux activités sanglantes, et qu'il nous offre quelques scènes plus intenses, le réalisateur a déjà perdu nombre de ses spectateurs lassés par tant de complaisance et de facilité.
Pourtant, comme la tentative de Kassovitz de faire un film de tueurs en série made in France, le travail de Ruzovitsky n'est pas à jeter en entier. Il y a un honnête travail d'artisan dans ce film, certaines atmosphères passablement réussies (dont une très étrange et déplacée scène de dissection-torture d'un homme encore en vie, au son d'une musique d'ascenseur ridicule), un sens esthétique évident (l'emploi de nombreux mannequins-modèles éviscérés crée une atmosphère très particulière, la froideur des pièces et des immeubles de la faculté hyper moderne aussi). Mais on aimerait que ce soit justement un peu plus anarchique et audacieux, moins calculé et maîtrisé, moins public-cible surtout. Et qu'on mette un peu plus de contenu et de symbolique là-dedans.
En clair, on aimerait que les Européens restent fidèles à leur tradition horrifique originale et singulière, différente de celle des Américains, et éloignée des lois mainstream du genre. On sait comment le cinéma d'horreur indépendant et underground a des racines fécondes en Italie (berceau du gore), en Espagne et en Allemagne : malheureusement, Anatomie se veut plus près des films d'horreur des studios américains que des singulières expériences atmosphériques de Alex de la Iglesia en Espagne ou des saillies révulsives et iconoclastes de Jorg Buttgereit en Allemagne ou même, plus près des États-Unis, du Cronenberg des débuts.
Les amateurs de films horrifiques voudront sûrement y aller voir de plus près quand même, pour juger par eux-mêmes. Plusieurs vont sûrement y trouver leur compte, du moins en partie, car le film, du point de vue du genre, constitue un effort de qualité, et ce sans verser inutilement dans le splatter tout azimut attendu.