À ma soeur!
Catherine Breillat
2001, 86 minutes
On aime détester Catherine Breillat : il suffit de voir l'accueil réservé à son précédent film, Romance, pour mesurer le degré de haine et d'hostilité que son cinéma inspire chez une majorité de cinéphiles, tant masculins que féminins, réunis dans une aversion envers ses films dérangeants et sordides. Qualifiée de féministe enragée par les uns - qui l'accusent de mépriser les hommes et de les réduire à des brutes décervelées et obsédées -, de provocatrice et de rabat-joie prétentieuse et intellectualisante par les autres, elle fait l'unanimité dans le rejet et le dédain d'un univers rebutant, terriblement glauque et lourd, où la sexualité est un fardeau terrible, où l'exultation des corps se fait dans la douleur, l'humiliation, voire la mort. Ses films, si âprement discutés, semblent de plus en plus soulever l'ire et l'exaspération, même chez la critique, chez qui elle compte pourtant d'ardents défenseurs.
Après le choc de Romance, avec sa sexualité explicite, ses acteurs sortis du porno, ses scènes sado-masochistes et ses propos jugés scandaleux, Catherine Breillat revient avec ce qui clôt une trilogie portant sur la perte de la virginité - plus crûment, la défloration - et plus largement l'univers de jeunes filles adolescentes brutalement amenées au seuil de l'âge adulte. À ma soeur! complète un cycle de plus de vingt ans, amorcé avec Une vraie jeune fille et 36 fillette. Tout le monde s'attendait à ce que Breillat nous refasse le coup de la controverse sexuelle : il y a de ça, sans nul doute possible, dans À ma soeur!, mais avec moins de propension à l'explicite et à la provocation que dans Romance, jusqu'à sa finale d'une violence sidérante, qui en laissera plusieurs prostrés dans la stupeur, sinon l'indignation la plus totale.
Dans À ma soeur!, on suit l'éveil sexuel de très jeunes adolescentes, deux soeurs en vacances avec leurs parents (Romain Goupil et Arsinée Khanjian, à peine présents, sur lesquels la cinéaste jette un regard accusateur et sévère). La plus jeune des deux, Anaïs, douze ans, à qui l'on reproche sans cesse sa corpulence, vit dans l'ombre de l'éveil amoureux et érotique de son aînée, quinze ans, séduite par un étalon italien bien content d'initier une jeune vierge, hésitante mais gagnée à ses charmes. Sous les yeux à la fois réprobateurs, las et curieux d'Anaïs, Éléna subira la lente et plutôt étouffante initiation de ce Fernando, archétype minimal du tombeur-charmeur, qui tente de la convaincre de se donner à lui. Cette expérience, loin de mener aux joies de la chair, a tout de l'épreuve initiatique traumatisante, dont les blessures sont immédiates et profondes.
Film dur, clinique et austère sur la perte de la virginité, sur l'adolescence, sur les liens amour-haine entre deux soeurs, À ma soeur! explore ces thèmes d'une manière inédite au cinéma. Breillat filme comme personne d'autre la lente mécanique de cette initiation, d'une manière plus brute et dépouillée, fort différente de l'esthétisme et de la sophistication des images de Romance. Ici, au contraire, tout est rendu avec âpreté, pour mieux faire sentir le côté sordide et platement réaliste d'une défloration ni belle, ni odieuse, qui rend bien les ambiguïtés, la naïveté et l'aspect terriblement banal de cet épisode clé de la puberté. Contrairement à ce que plusieurs commentateurs ont pu éprouver, sa démonstration n'apparaît ni trop vulgaire ni trop appuyée, ni alourdie par des propos intellectuels comme l'était Romance, mais sincère et attentive, cruelle et impitoyable sûrement, mais pas inutilement sale et moralisatrice. Ce n'est qu'en tout fin de parcours, en une finale d'une violence et d'une sauvagerie pétrifiantes, qui nous fait tressaillir dans notre siège, que Breillat assène le coup de hache tant attendu au spectateur, et rejoint dans la provocation amère Romance et surtout l'inoubliable et horrible Parfait amour!. Si l'on prend au pied de la lettre cet assaut ultime dévastateur, on sortira, comme plusieurs spectateurs, contrariés, choqués par la gratuité et la complaisance de la scène. Pris sous un angle métaphorique, pourtant, cette finale apparaît comme un morceau de bravoure tout à fait fidèle à l'oeuvre de cette cinéaste qui confronte les tabous avec une réelle témérité.
Avec À ma soeur!, malgré les quolibets et la réprobation quasi généralisée, même chez le public cinéphile, Catherine Breillat continue ainsi avec rigueur et cohérence sa démarche sans concession, et réalise un portrait sombre et désespéré de l'éveil sexuel qui résonne comme un gros pavé pesant et tonitruant dans la mare. Film certes assez insoutenable par moments, mais porté par un admirable personnage, cette Anaïs interprétée avec quelle conviction et authenticité par la jeune Anaïs Reboux, tout simplement stupéfiante dans le rôle principal. Quoiqu'on en dise, Catherine Breillat persiste et signe, et reste Breillat : une authentique cinéaste dont le travail de sape ne se limite pas à choquer les bien-pensants. On pourra trouver sa démarche rebutante, inutilement lourde, démonstrative et agressive, voire amère et nihiliste : on pourra aussi admirer sa ténacité et son audace.