8 1/2 Womnen
Peter Greenaway
Royaume-Uni / Pays-Bas / Luxembourg / Allemagne
1999, 118 minutes
Neuvième long métrage du cinéaste britannique controversé Peter Greenaway, 8 1/2 Women se veut un exercice de style raffiné et érotique en forme d'hommage à Federico Fellini. Le titre annonce déjà les couleurs de ce film ouvertement dédié au classique du grand cinéaste italien ainsi qu'au corps féminin et aux joies de la chair. Le résultat est d'une beauté visuelle indéniable et d'un esthétisme très savant, nourri de références picturales et cinématographiques, mais reste un exercice de style froid, prétentieux et distancié qui ne communique que très peu les aspects subversifs et sensuels qui sont au coeur de la démarche et des préoccupations du cinéaste.
8 1/2 Women esquisse le portrait d'un homme riche et fortuné dont la mort soudaine de sa femme est un choc et un traumatisme dont il peine à se remettre. Qu'à cela ne tienne, son fils, propriétaire d'un casino au Japon et amateur de sensations fortes, arrive en vitesse à la rescousse, renoue avec son paternel dans son luxueux manoir suisse, et redonne goût aux plaisirs de la vie au veuf éploré, entraînant celui-ci dans une célébration du corps de la femme et de la volupté. Nos deux hommes rencontrent des femmes distinguées et prêtes à offrir leurs services, et se mettent à constituer un harem de femmes qui viennent s'installer à demeure dans le grand manoir familial, au prix d'un salaire alléchant. Bientôt, huit femmes... et demi entourent le maître et son fils et se soumettent à leurs plaisirs, désirs et jeux essentiellement sexuels. Chaque femme représente un archétype du fantasme masculin traditionnel : on passe de la bonne dévouée à la rebelle insoumise, de la nonne au grand coeur à la putain distinguée, jusqu'à la femme d'affaires cravatée, la concubine asiatique soumise, la mère féconde... et une curieuse femme-enfant-cul-de-jatte. 8 1/2 Women étudie la mécanique de cette famille particulière et l'évolution des relations entre maîtres et maîtresses.
On devine, à travers de telles prémisses, que les intentions de Greenaway sont à la fois ouvertement provocatrices (on imagine à quel point une lecture féministe tombera à bras raccourcis sur un tel film, et avec raison) mais aussi profondément ironiques, voire comiques. Le réalisateur travaille au niveau des archétypes (de la femme-objet, du désir masculin, des rapports dominant-dominé), et l'entreprise est effectivement marquée par un humour et une distanciation qui empêchent le film de sombrer dans la pure démonstration érotico-misogyne attendue.
Toutefois, si Greenaway éviter de justesse le film de fesses pour messieurs distingués, snobs mais lubriques, nous offrant même en seconde partie du film un renversement des rôles intéressant, 8 1/2 Women souffre du caractère réducteur des archétypes qu'il entend fouiller et mettre en scène. Malheureusement, les huit et plus femmes au coeur du film restent à l'état d'esquisses, et il est difficile de croire à l'ensemble tant ces femmes aux tempéraments si dissemblables (défendues par des actrices de talent, notamment Toni Collette, Vivian Wu, Amanda Plummer et Molly Parker) sont ici platement reléguées dans des rôles secondaires très peu développés. Dans un film conçu comme un hommage aux femmes, on est très loin de la chaleur, de la générosité et de la complicité des fantaisies de Fellini et de la complexité des personnages féminins qu'il a su développer dans son oeuvre.
L'autre problème réside dans la représentation de l'érotisme choisie par Greenaway. Le film porte sur les fantasmes sexuels et les affres de la chair. Or cette chair apparaît bien triste tant le film ne quitte jamais, au niveau de la représentation, un érotisme soft beaucoup trop timide et réservé. Avec Greenaway aux commandes, on s'attend à une représentation explicite, du moins audacieuse et choquante, au contraire le film reste curieusement réservé et discret, n'offrant que quelques poses nues, suggérant et expliquant davantage que ce qu'il ne montre. Il en résulte un film très bavard, chose particulièrement paradoxale et contradictoire chez un cinéaste aux qualités avant tout esthétiques et visuelles. Les nombreuses scènes surchargées de dialogues supposément lubriques sont en fait lourdes, prétentieuses et ennuyeuses, et nous font regretter les choix de Greenaway, qui n'a pas osé mettre en scène ce que le sujet imposait.
Le film vaut surtout pour l'admirable direction photo et artistique dont se régaleront les aficionados et experts en arts visuels. Les références abondent, tant en peinture qu'en sculpture, qu'en art classique ou moderne. Greenaway est un peintre et un passionné d'art, cela se sent et s'apprécie à tout moment, et ses portraits de femme empruntent avec bonheur aux plus grandes réussites de la peinture, en particulier du nu, de Bonnard à Klimt. Les références au cinéma (Fellini mais aussi Resnais, Godard), aux mythes (Ophélie), sont elles aussi fort réussies, et sauvent ce film du naufrage qu'il aurait constitué sans de telles prouesses visuelles.
Ceux et celles qui sont habitués à l'univers maniéré, baroque et expérimental de Greenaway ne seront ni déstabilisés, ni surpris de le voir poursuivre le creuset de ses principales obsessions, à savoir l'érotisme et la perversion sexuelle, le raffinement artistique et l'exotisme (en particulier sa fascination pour la culture asiatique), le tout au service d'une démarche d'auteur personnelle, pareille à nulle autre. Mais si Greenaway cherche à subvertir la morale et révolutionner le septième art, il faut avouer ici que son plus récent film n'a rien d'original en regard de ses oeuvres précédentes. Au contraire, on nage en terrain connu, trop familier même tant la démarche de Greenaway semble ici un peu redondante et enfermée dans ses tics habituels. On sent que Greenaway cherche à innover et à se démarquer de ses oeuvres antérieures, qu'il tente d'apporter au cinéma des regards neufs et originaux, mais le résultat est quelque peu plat. Comme si ses propos et remarques sur l'état du septième art et ses ses propres prétentions artistiques, passionnantes et témoignant d'une lucidité et d'une érudition remarquables, se heurtaient à des réalisations plastiquement très réussies mais peu développées en termes de psychologie, de personnages et d'approfondissement des thèmes explorés.
Néanmoins, ceux qui ont aimé et apprécié The Belly of an Architect, The Cook, The Thief, His Wife and Her Lover, Prospero's Book et The Pillow Book retrouveront le Greenaway qu'ils affectionnent, dans un film achevé stylistiquement mais quelque peu ennuyeux, bavard et futile. Restent plusieurs plans impressionnants, un travail irréprochable sur la couleur, le cadrage, qui tient davantage de la photo et de la peinture que du cinéma proprement dit. Que Greenaway tire le cinéma du côté pictural et plastique a tout pour nous réjouir. Il ne reste plus qu'à mettre de la vraie chair autour de ce bel os soigneusement astiqué, et à nous offrir davantage de dérapages et d'audace.